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« 80 % des journalistes sont religieusement incultes »

Pour le journaliste et écrivain Bernard Lecomte, l’islam a bien une mauvaise image dans les médias français, mais guère plus que les autres religions. Elles subissent toutes l’inculture religieuse, la rapidité du traitement de l’information et le culte du sensationnel propre au fonctionnement même des médias.

Les derniers grands débats liés à l’islam ont reposé la question des rapports que les médias entretiennent avec l’islam. Si les musulmans ont souvent l’impression que l’islam n’est pas abordé avec objectivité, les chrétiens aussi se plaignent de l’image de leur religion et surtout de leur pape. Pour le journaliste et écrivain Bernard Lecomte, les musulmans sont aujourd’hui confrontés à ce que les autres grandes religions de France subissent depuis longtemps. Il accuse notamment le manque de culture religieuse, visible aussi bien chez les journalistes que chez le grand public. D’ailleurs, les médias n’ont plus véritablement aujourd’hui de spécialistes d’information religieuse. C’est le constat que fait Bernard Lecomte en indiquant que la religion « est traitée au coup par coup », par des services différents. L’auteur du livre Pourquoi le pape a mauvaise presse (Entretiens avec Marc Leboucher, Desclée de Brouwer) nous avoue de façon lapidaire que « 80 % des journalistes sont religieusement incultes. » Cette inculture que le journaliste juge « extrêmement dangereuse » est valable pour les trois religions. Pour Dominique Greiner, rédacteur en chef religieux de La Croix, l’expérience religieuse que peut avoir un journaliste est d’ailleurs un atout considérable quand il traite des autres religions. Pour lui, le problème vient moins d’une hostilité à l’égard des religions que d’une difficulté à les comprendre ; les journalistes restent à la surface sans être mal intentionnés. « Voir des foules prier dans les rues, quelque soit la religion, c’est incompréhensible » explique-t-il en ajoutant que l’expérience religieuse peut permettre d’aller au-delà des apparences et de mieux décrypter le phénomène religieux.

Rapidité et culte de l’émotion

Bernard Lecomte pointe le fonctionnement même de la machine médiatique dont les informations sont placées sous le signe de la rapidité. Les médias ne peuvent prendre le temps de s’attarder sur la complexité des questions religieuses, soit parce qu’ils n’ont pas ce temps, soit parce que, de toute façon, exposer cette complexité c’est prendre le risque d’ennuyer le lecteur ou le spectateur habitué au sensationnel. Il explique qu’un spécialiste des religions qui rappellerait que telle ou telle question est compliquée se condamne à ne pas être réinvité. Car « les médias fonctionnent de façon binaire et simpliste » ajoute-t-il. Ils ne voient pas les nuances et la diversité des sujets religieux. Pour lui, l’islam court les mêmes dangers que le christianisme et le judaïsme avant lui, si bien que les intellectuels musulmans sont obligés de s’exprimer à travers des formules courtes, voire des slogans. Car ils doivent obéir à la « dictature de l’émotionnel » propre à la culture du zapping. C’est en ce sens que la rapidité se situe en amont et en aval de l’information. Si bien que le choix des sujets par les médias et la façon de les traiter se ressemblent très souvent. L’ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine ne croit pas à l’idée d’une spécificité islamique. Il explique que le véritable problème vient des préjugés contre les religions, que subissent également les chrétiens pratiquants. « Quand il lit les journaux, un chrétien pratiquant est aussi horrifié qu’un musulman pratiquant » nous confie-t-il.

Le refus de toute autorité et institution

Le dédain concerne donc toutes les religions, y compris celles qui sont présentes depuis des siècles. Les médias évacueraient tout ce qui est lié « à la hiérarchie ou au moral », or le pape est le chef d’une hiérarchie relevant d’une morale collective. Pour l’islam, la difficulté vient plus de la proximité entre le spirituel et le juridique. A l’image des sociétés dont ils sont le reflet, les médias sont donc, selon lui, contre la morale collective ou la spiritualité. Il constate seulement une différence de degré dans le problème de l’image de l’islam et des autres religions, les musulmans étant aujourd’hui plus présents et visibles. Mais cela peut également jouer en faveur de l’islam étant donné qu’« une plus grande attention est faite au phénomène musulman. » Une attention due, selon lui, à la conjoncture politique générale qui changera dans quelques décennies.

Le fantasme médiatique du « bon islam »

Pour Thomas Deltombe, auteur de L’islam imaginaire : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 (La Découverte), il y a bien une spécificité islamique dans le traitement de l’information religieuse. Rappelant le passé colonial de la France, il explique en quoi le discours méprisant à l’égard des « Arabes » et de « l’islam » continue aujourd’hui de façon inconsciente. Par ailleurs, l’absence de clergé a poussé les pouvoirs publics et les grands médias à chercher à forger un islam de France, représentant le « bon islam » par opposition au « mauvais », chacun étant incarné par des personnages médiatiques. « En somme, poursuit-il, de façon très similaire à ce qui se produisait dans les colonies à l’époque coloniale, on a assisté depuis 30 ou 40 ans à l’institutionnalisation forcée de l’islam de France pour répondre à la demande, non pas des musulmans, mais des autorités politiques et médiatiques. » Il regrette surtout cette logique du bien et du mal, que dénonce également Bernard Lecomte en refusant les schémas binaires. Par contre, Thomas Deltombe ne croit pas à un traitement médiatique parfois favorable à l’islam. « Dans l’ensemble, commente-t-il, les journalistes n’essaient de donner une « bonne image » de l’islam que pour contrebalancer le flot continu d’images dépréciatives qu’ils donnent de la religion musulmane et pour (se) donner l’impression qu’ils sont “ neutres ” et “ équilibrés. ” » Pour lui, c’est de l’ordre du « refoulement. »

http://www.zamanfrance.fr/fr/newsDetail_getNewsById.action?newsId=5152

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