0

“Nous sommes des créoles musulmans d’origine indienne”

 

“Nous sommes des créoles musulmans d'origine indienne”

Idriss issop-banian. Il n’aime pas trop le mot “zarabe”, en revanche, il aime cette idée d’un islam vécu “à la réunionnaise”, dans la diversité et au contact des autres composantes de l’île. Dans la cour de la mosquée de Saint-Paul, entretien avec un fabricant de lien culturel.

Si je vous dis que vous êtes un “zarabe”, comment le prenez-vous ?

« Zarabes » désigne les indo-musulmans de la Réunion, alors c’est un terme que je n’accepte pas trop vu le raccourci effectué, à tort, avec les « Arabes » d’Arabie. Ce raccourci est le produit de la société coloniale qui a appelé nos ancêtres “Mahométans” ou “arabes de Bombay”, ce qui a donné “zarabes” en créole. C’était peut-être aussi dû à la façon de s’habiller de l’époque : certains portaient la djellabah, le turban…

Aujourd’hui, ce terme n’est tout de même plus connoté péjorativement…

Non. Mais à l’époque, ce n’était pas un mot gentil, comme le terme “malbar”, d’ailleurs. La communauté hindoue a fait en sorte que ce terme de “malbar” soit de plus en plus remplacé par « tamoul » ou ’ »hindou » et moi j’ai lancé ici le terme “indo-musulman”. Mais bon, « zarabe » est accepté par tout le monde désormais.

Un blog porte même ce nom !

Oui, les jeunes ne se posent plus de questions, ils n’ont pas vécu les périodes précédentes où il y avait quand même quelques petites animosités, tant mieux. Ils assument leur “zarabité” comme certains tamouls assument leur “malbarité”. Moi je suis plus dans “l’indianité” : je suis un Réunionnais de culture indo-musulmane.

Quand sont arrivés les premiers indo-musulmans à La Réunion ?

Dans les années 1830, des Gujaratis s’étaient installés à Maurice et avaient créé des firmes indo-musulmanes qui ont envoyé à La Réunion des représentants, dans les années 1850-1860, lesquels se sont installés par la suite, en ouvrant des succursales. Ils importaient d’Inde du riz, des cotonnades, des épices et ont fait venir des jeunes de leurs villages indiens, pour les seconder. Cette époque des pionniers a duré jusque vers 1910.

A l’instar des chinois, le but final était-il de retourner au pays une fois fortune faite ?

Pas forcément car même s’ils n’étaient pas nombreux (en 1897, on dénombre seulement 200 Gujratis à La Réunion) il y a déjà un désir d’ancrage dans l’île : très tôt, ils demandent l’édification d’une mosquée, qui sera construite en 1905. Ces indo-musulmans étaient installés dans le centre de Saint-Denis, Saint-Pierre, Saint-Paul, en tant que grossistes et faisaient ouvrir des « succursales », dans les écarts par des jeunes, principalement dans le textile.

Pourquoi le textile ?

Parce qu’il y avait au Gujarat des cultures et une industrie du coton avec de grandes firmes britanniques qui commerçaient déjà avec l’Europe via l’océan Indien. Mais la plupart de nos ancêtres étaient d’origine rurale. Ils quittaient le pays pour aller à l’aventure, suivant les recruteurs de ceux qui possédaient des comptoirs dans l’océan Indien.

L’histoire de votre famille quelle est-elle ?

Mon grand-père est arrivé en 1897 à l’âge de 12 ans pour rejoindre un de ses oncles, gros négociant de Saint-Pierre arrivé vers 1875. Il fréquentait l’école publique puis est devenu commis chez son oncle, qui lui a confié la gérance d’un magasin de tissus à Saint-Denis. Mais les deux hommes se sont brouillés, semble-t-il parce que mon grand-père appartenait à la franc-maçonnerie. En 1912, mon grand-père a décidé de partir pour Paris, alors que mon père avait tout juste un an. Il y a ouvert un commerce de joaillerie en instituant un commerce triangulaire avec ses frères qui se trouvaient en Inde et dans l’océan Indien. En 1920, mon grand-père malade est rentré en Inde où il est mort. Donc mon père a étudié l’anglais et le gujarati avant de venir ici à 20 ans. Ma grand-mère l’a rejoint.

Toujours dans le textile ?

Ma grand-mère parlait français, et toute la bourgeoisie de Saint-Denis venait faire ses achats dans son magasin très à la mode. Mon père, lui, avait divorcé d’avec sa femme, qu’il avait épousée en Inde, et s’est remarié avec une musulmane d’origine mauricienne née à La Réunion. Je suis issu de ce deuxième mariage.

Comment ces gens étaient-ils acceptés par la population réunionnaise ?

Au départ plutôt bien car ils répondaient à un besoin dans le tissu commercial. Ensuite ils ont été vu comme des concurrents par les gros commerçants de la place. Si bien qu’ils ont fait l’objet de campagnes xénophobes à traves la presse : on parlait de “péril asiatique”, concernant les commerçants musulmans et chinois. Il y a eu un gros dynamisme familial dans le textile et on a assisté, dans les années 30 à une première diversification dans le domaines du transport avec Mogalia, Akhoun, puis il y eut Patel, Banian, les transports Moullan… Mais ces gens avaient le souci de ne pas heurter la société, de s’intégrer pacifiquement. C’est aussi la période où ont commencé les mariage exogamiques, avec des femmes “petits blancs” ou tamoules. On note en 1967, que 27 % des chefs de famille musulmans étaient mariés avec des femmes d’une autre communauté. Nous avons maintenant des imams dont les grands-parents n’étaient pas musulmans.

Ceux que l’on appelle les “karanes” sont-ils aussi des zarabes ?

Oui, ce sont des Gujaratis, qui pratiquent l’islam chiite mais pas originaires de la même province que nous. Ils sont partis directement vers l’Afrique de l’Est et Madagascar. Certains se sont repliés vers La Réunion à partir des troubles politiques des années 70. Je me souviens qu’à Saint-Paul, ils étaient bien intégrés, leurs enfants fréquentaient notre école coranique.. tout en étant considérés comme de nouveaux concurrents.

L’intégration des musulmans comoriens, aujourd’hui, est-elle comparable avec celle qu’ont vécue vos ancêtres ?

Non, nous avons eu des facilités pour l’intégration dans la société réunionnaise. Nous avons eu toute latitude pour construire nos mosquées, nos écoles coraniques, nos cimetières, pour avoir un islam épanoui. Nos grands-parents n’étaient pas forcément riches mais avaient tout de même une petite situation tandis que les Comoriens ont constitué la main d’œuvre bon marché. Mais j’ai le souvenir que les Comoriens ont toujours fréquenté nos mosquées et aujourd’hui, je pense que la communauté indo-musulmane aide à l’intégration des arrivants mahorais.

Peut-on parler d’un “islam à la réunionnaise” ?

On ne vit pas dans un pays 150 ans sans qu’il y ait une symbiose avec les autres. C’est évident, pour moi, qu’on va vers un islam réunionnais, qui vit dans la diversité et la puralité. Nos medersas fonctionnent un peu comme les écoles, avec des enseignants francopohones qui ont été formés à l’école de la République. La façon de s’habiller, de manger, a évolué : nous ne sommes plus des Indiens mais des créoles musulmans d’origine indienne. Et je revendique cet héritage indien.

Être zarabe à la Réunion, c’est vivre bien ?

C’est vivre la diversité réunionnaise, que l’on rencontre sur les bancs de l’école, dans les études, dans le service militaire autrefois, dans la rue, sur les stades. Je trouve qu’il y a maintenant une véritable convivialité entre les composantes de La Réunion. La Réunion, en ce moment, vit un état de grâce, malgré les difficultés sociales, économiques. On parle de la Réunion comme patrimoine mondial de l’Unesco, moi je parle de patrimoine immatériel qu’est ce vivre-ensemble. Nous sommes un continent de sagesse. L’alchimie de notre vivre-ensemble n’a pas fini sa floraison. Tout un champ d’epsréance s’ouvre devant nous.

Entretien : David Chassagne dchassagne@jir.fr

http://www.clicanoo.re

Admin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.