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11 septembre: « Le choc des civilisations est largement derrière nous »

11 septembre: "Le choc des civilisations est largement derrière nous"

Les tours jumelles du World Trade Center.  AFP PHOTO SETH MCALLISTER

Francois Durpaire, professeur d’histoire-géographie spécialiste des Etats-Unis a répondu aux questions des internautes de LEXPRESS.fr. Il nous livre son analyse des ruptures et continuités historiques engagées après le 11 septembre 2001.

Ines: L’islamophobie engendrée par le 11 septembre est-elle portée à se développer dans les prochaines années? Les révolutions arabes vont-elles changer quelque chose?

Il y a deux données à prendre en compte pour répondre. La présence musulmane qu s’enracine aux Etats-Unis, et avec elle, l’intégration dans la société américaine (des couples mixtes musulmans et non musulmans) et la dimension géostratégique. Le choc des civilisations est largement derrière nous. La complexité du monde musulman est désormais mieux comprise de l’Amérique.

yannbdx: En quoi le combat et la mort du commandant Massoud a-t-elle influencé la destinée géostratégique du monde?

Cette question est passionnante, dans la mesure où elle met en interférence l’échelle locale – les rapports de pouvoir au sein d’un pays – et l’échelle globale. Mais à ce stade l’historien ne peut pas déterminer les conséquences réelles de la mort du commandant Massoud. Nous travaillons sur un temps très contemporain. Nous ne pouvons formuler que des hypothèses. Le succès de Massoud aurait probablement changé le cours du monde. 

Neverforget: Dix ans après, est-il plus difficile pour les musulmans de vivre aux Etats-Unis? Y a-t-il plus de préjugés?

Le succès de Massoud aurait probablement changé le cours du monde

C’était le thème du magazineTime. L’Amérique est-elle islamophobe? Il semble que les mouvements islamophobes existent, mais le climat général est à nuancer. Du fait du premier amendement, la liberté de culte est protégée. L’islam américain a un siècle. Il progresse aujourd’hui, ainsi qu’en témoigne le nombre de mosquées. Un exemple: le port du foulard n’est pas prohibé dans les écoles, ni dans les entreprises. Le Halal dans les Mac Do ne suscite pas de polémique. Beaucoup de musulmans souhaitent émigrer vers les Etats-Unis et d’après l’enquête du Time, la majorité a une meilleure image des Etats-Unis que de la Suisse ou de la France.

Redhouse: Disproportion entre le résultat obtenu (deux tours géantes anéanties) et le mode opératoire utilisé (de simples cutters de tapissier). La version officielle du 11 Septembre donnée par les médias américains vous paraît-elle crédible ou invraisemblable?

Les théories du complot naissent de l’idée d’une Amérique hyperpuissante. Cela avait déjà été le cas pour l’assassinat de JFK: comment le président de la première puissance du monde peut avoir été assassiné par un individu seul? Mais tout cela part d’un contresens: un individu isolé, un commando surentraîné a plus de capacité de nuisance sur la sécurité d’un pays que la déclaration de guerre d’un Etat dont les forces militaires sont connues et repérées.

Mrs. Robinson: Bonjour, mis à part le trou béant, désormais devenu mémorial, et la mythique skyline, comment le 11 septembre a-t-il changé New York et la vie des new-yorkais?

Les théories du complot naissent de l’idée d’une Amérique hyperpuissante

Dans la vie quotidienne, c’est l’habitude d’une société désormais sécurisée. Les Américains avant 2001 ne percevaient l’idée d’une menace sur leur propre sol (on parle de Pearl Harbour comme précédent mais ce n’est pas le coeur de l’Amérique) Les Américains aujourd’hui sont habitués à ces contrôles de sécurité. Un exemple de ce qui a changé dans les mentalités: les séries et feuilletons évoquent beaucoup plus qu’avant 2001 la menace terroriste sur le sol du pays. On peut évoquer une Amérique du doute.

falbala: Sans justifier les attentats, ni la violence antiaméricaine… Mais les Etats-Unis ont essayé de comprendre qu’ils suscitaient parfois la colère ou l’incompréhension dans le monde? Est ce qu’ils ont essayé de faire quelque chose pour améliorer les choses?

Il a fallu 10 ans pour le comprendre. La réaction après 2001 a été de se rattacher à une vision ancienne de l’histoire, avec des ennemis identifiables, avec la possibilité d’intervention armée dans des Etats ennemis. Le retrait des troupes d’Irak et d’Afghanistan, le changement de champ lexical du président américain, c’est le passage d’un monde en blanc et noir (Bush) à un monde de la complexité. La nomination de Léon Panetta, chef de la CIA, comme chef du Pentagone, est un indice de cette évolution.

Mrs. Robinson: Bonjour, juste après les attentats, les théories conspirationnistes ont fleuri, sans jamais réellement réussir à apporter les preuves nécessaires à défendre leur thèse. Qu’en est-il aujourd’hui? Y a-t-il toujours autant de sceptiques? Des enquêtes en cours? Ou bien le devoir de mémoire a-t-il tout surpassé?

Le devoir de mémoire surpassera tout le jour même mais les théories conspirationnistes continuent. Elles sont de mon point de vue la conséquence de la perception par les citoyens que les choses leur échappent, que des forces occultes dominent le monde. C’est le signe d’un doute sur le caractère démocratique de nos sociétés. Il y aurait derrière ce qu’on nous dit quelque chose à découvrir.

Oussama ben Laden Oussama ben Laden

REUTERS HB//ME

Needtoknow: Est-ce que vous pensez que le 11 septembre va avoir des conséquences sur l’élection présidentielle de 2012?

Le poids des 9,1% de chômage est tel qu’on risque de ne parler que d’économie, de crise, de dette. En somme, les candidats parleront à la société plus qu’à la nation. A la différence de ce qui s’est passé en 2008, où Obama dans ses discours sur le dépassement de la peur était enraciné dans cette Amérique post-11 septembre.

Amadou sénégal: Est-ce que le Pentagone pourra jouer éternellement sur le spectre de la peur pour justifier l’augmentation de ses crédits avec notamment la mort d’Oussama ben Laden et ses conséquences? Merci par anticipation.

Non bien au contraire, et c’est pour cela qu’Obama a annoncé le retrait des troupes d’Afghanistan après celui d’Irak. La justification d’Obama? « La puissance des Etats-Unis n’est pas dans la force de ses armes mais dans sa capacité à reconstruire son économie. »

USAusecours: Est-ce que les Américains sont encore en colère après ces événements? Contre qui?

Très bonne question, car la mort de Ben Laden a privé les Américains de leur « ennemi », de cette facilité à identifier un ennemi, à canaliser sa colère contre un homme ou un Etat. Un monde sans ennemi identifiable, paradoxalement, c’est un monde plus inquiétant, un monde moins intelligible. Mais s’y habituer est un signe de maturité.

Obamaself: Est-ce que les théories « complotistes » ont autant de poids aux Etats-Unis qu’en Europe?

La mort de Ben Laden a privé les Américains de leur « ennemi »

Oui, n’oubliez pas qu’elles sont nées aux Etats Unis et qu’elles ont été exportées en Europe et pas l’inverse!

badoumba: Le tournant sécuritaire, la guerre en Afghanistan, la guerre en Irak, la traque d’ Al Qaïda et Ben Laden… Pensez-vous que les USA auraient mis en route ces chantiers un jour sans le 11 septembre? La tendance était-elle là de toute façon ou est-ce le 11 septembre qui a entraîné ces choses?

Vous m’invitez à faire de la fiction-histoire. Un élément de réponse: quelle aurait été la raison de l’intervention en Irak sans le 11 septembre? En revanche, la traque d’Al-Qaïda avait commencé avant le 11 septembre. Je réponds donc: la tendance était là mais le 11 septembre l’a approfondie.

jeemy_slc: La guerre en Irak a t-elle changé la perception des Américains sur le monde musulman?

Beaucoup d’Américains savent faire la différence aujourd’hui entre musulman et terroriste. Un élément de réponse à votre question: on peut être américain et musulman, votre question devrait être reformulée de cette manière « La perception des Américains non musulmans sur le monde musulman »…. ce n’est pas une précision inutile. La mixité est la réalité du XXIe siècle. Le choc des civilisations c’était le XXe siècle.

Obamagirl: Est-ce que Barack Obama a réellement donné une nouvelle impulsion dans la politique américaine (sécurité intérieure, relations internationales) ou bien c’est de la poudre aux yeux, tandis que dans le fond la politique américaine suit toujours la même direction depuis Bush et 2001?

Il y a des arguments dans les deux sens Un exemple en faveur de la continuité: Obama n’a pas supprimé africom, l’organisme néoconservateur pour l’Afrique fondé par George Bush. Un exemple en faveur de la rupture: McCain aurait-il retiré les troupes d’Irak, qu’aurait-il fait en Afghanistan, aurait-il entaméce dialogue avec les peuples arabes engagé au Caire?

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