Par Valérie Samson l
pour la communauté arabo-musulmane de Dearborn.
L’Imam Steve Mustapha Elturk a pris le soin de me faire visiter son établissement dans les moindres recoins et l’initiative d’enregistrer notre conversation. L’habitude sans doute. Que le FBI surveille les mosquées, sur le fond, il n’y voit rien à redire : «Ils font ce qu’ils ont à faire, même si on n’aime pas ça.»
Ce sont les méthodes employées par l’agence qui le hérissent. «Ils recrutent des gens qui ont commis des crimes, ou qui ont des problèmes avec la loi, ou avec les services d’immigration.» Il se fait plus précis : «Le FBI a approché un de nos membres pour devenir un de leurs informateurs.» Un type «d’une vingtaine d’années», qui, selon les dires de l’imam, «s’était introduit sur le site d’un complexe militaire.» «Après une nuit en prison, poursuit-il, ils lui ont demandé s’il voulait espionner ma mosquée pour leur compte.»
Il y a, en filigrane, la crainte que ces informateurs ne deviennent eux-mêmes les instigateurs zélés du crime, des agents provocateurs venus pousser quelque esprit faible dans une entreprise terroriste. «Ça n’a rien à voir avec la théorie du complot, pointe Andrew Shryock, il n’y a qu’à regarder les infos !»
À Dearborn, un fait divers est encore dans tous les esprits : la mort brutale d’un Imam, dont le corps a été retrouvé criblé de 20 balles, lors d’une opération montée par le FBI. Selon ces derniers, l’Imam aurait tiré sur un de leurs chiens quand ils sont venus l’arrêter.
Selon les défenseurs de l’homme de foi, celui-ci n’aurait fait que se défendre quand l’animal l’a attaqué. L’affaire est aujourd’hui dans les mains de la justice, mais les résultats d’une autopsie indépendante ont d’ores et déjà mis en évidence que le visage et la main de l’Imam portaient des traces de morsures.
L’incident a choqué la communauté et au-delà. Sally Howell évoque «un homme qui œuvrait pour les plus démunis au sein de sa communauté», et ne s’étonne guère qu’il ait porté une arme. «Si je devais travailler dans le quartier dans lequel il officiait, je peux vous dire que moi aussi j’aurais porté une arme.»
De nouveau, ce sont les méthodes qui sont contestées : là encore, il s’agissait d’une de ces sting operations dans laquelle des agents du FBI se font passer pour des revendeurs de marchandises volées. De nombreuses voix ont dénoncé un recours excessif à la force pour interpeller un recéleur présumé.
Sally Howell pointe une autre conséquence du 11 Septembre pour la population de Dearborn. «Trois œuvres de charité ont été fermées. Celles-ci font l’objet de raids et sont régulièrement poursuivies en justice.» La conséquence de tout cela : «Il est devenu difficile pour les musulmans ici de donner à des organisations caritatives dans leurs pays d’origine. Mais comme ils doivent bien accomplir le Zakat (1), ils donnent l’argent sur place, à leur mosquée.»
Sally estime que cette manne inattendue a participé au développement et au renouveau de la communauté. «En 2001, explique-t-elle, on comptait 38 mosquées à Dearborn. Il y en a aujourd’hui soixante, sans parler des opérations de rénovation et d’embellissement qui ont pu être financées ainsi.» Et il y a plus : entre 2000 et 2005, la population musulmane aurait grossi «de 30%», dans une période d’immigration restreinte.
L’imam Elturk a son explication. Il affirme que depuis le 11 Septembre, les conversions vont bon train, notamment parmi les Américains dits de souche : «Le 11 Septembre nous a donné une formidable opportunité de parler de notre foi, d’ouvrir nos lieux de prière, d’entamer le dialogue avec les Américains. Nous aurions dû faire cela bien avant. De leur côté, beaucoup d’Américains se sont mis à lire sur l’Islam, cela a nourri leur curiosité… Je crois que notre religion parle à leur cœur car il y a en Islam le principe de non-discrimination…»
De fait, tous les leaders religieux que j’ai rencontrés au cours de mon enquête m’ont fait la même surprenante confession. Je me rappelle qu’un confrère Égyptien avait fait cette observation de retour d’une visite d’une mosquée en Virginie. Il avait été frappé par le nombre de fidèles d’origine WASP, mais y suspectait plutôt une volonté de surveiller de l’intérieur ce qui s’y passe…
Au final, la communauté musulmane de Dearborn pourrait donc paradoxalement sortir renforcée par les épreuves traversées. Ce qui ne doit pas surprendre, en réalité. Celle-ci est solidement ancrée dans le paysage du Michigan : sa présence remonte à plus d’une centaine d’année, elle est économiquement bien intégrée, et ses rapports avec les autres communautés ont toujours été cordiaux.
Il y a bien entendu des raisons historiques à cela. Tout d’abord, la communauté arabe de Dearborn est chrétienne à 80%, et constitue un ciment solide entre les deux mondes. Andrew Shryock explique en outre que lorsque les États-Unis ont fermé les robinets de l’immigration, en 1925, les Musulmans qui s’étaient établis à Dearborn depuis la fin du 19e siècle «se sont américanisés. En l’espace de quarante ans, ils se sont assimilés au point où ils ne parlaient plus Arabe et beaucoup avaient renié l’Islam pour embrasser le Christianisme.»
Les immigrants de confession musulmane qui recommencent à affluer à partir de 1965 viennent d’un Orient décolonisé. «C’est une population différente, qui connaît davantage de problèmes d’intégration, poursuit Andrew Shryock. Aujourd’hui, 75% des musulmans de la région de Detroit sont nés à l’étranger.» Ces nouveaux arrivants ont toutefois profité d’un socle stable sur lequel ils ont prospéré.
À suivre…
(1) Le Zakat est la troisième des piliers de l’Islam, il consiste en l’aumône accordée aux membres les plus pauvres de la communauté.
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