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Kery James : « Socialement, je cristallise certains clichés »

Kery James s'exprime notamment sur son nouvel album, son DVD, la religion, son adolescence, conflit israélo-palestinien. 

Kery James s’exprime notamment sur son nouvel album, son DVD, la religion, son adolescence, conflit israélo-palestinien.  Photo : Sipa

De retour dans la lumière avec un nouvel album et un DVD, Kery James a reçu Metro une heure avant de monter sur scène. Souriant, détendue, disponible, il a répondu avec le ton posé qui le caractérise aux questions sur ses 20 ans de carrière et sur son parcours atypique. Entretien avec un « grand » de la chanson française.

Vous  avez quitté votre public par une lettre annonçant votre désir de prendre du recul. Qu’avez-vous fait pendant ces deux années sans activité artistique ?
Cela a été une retraite spirituelle. Je me suis occupé de moi, moralement. J’ai été à l’étranger approfondir ma connaissance de la langue arabe. J’ai eu une fille. Cela a été des moments très personnels.

Votre nouvel album 92-2012 retrace vos vingt ans de carrière. Pourquoi avoir choisi de faire une rétrospective ?
Pendant deux ans, je n’ai pas travaillé. C’était difficile de revenir avec un album d’inédits directement. Il me fallait un projet intermédiaire. Par ailleurs, j’ai toujours voulu avoir un objet qui puisse répondre à la question « Qui est Kery James ? ». Ce projet regroupe les titres les plus importants de ma carrière, les mieux écrits. Le but, c’était de mettre la plume en avant. Il y a aussi ce documentaire qui retrace ma vie. Je voulais avoir un objet que je peux offrir à un jeune de 18 ans passionné de rap ou à quelqu’un qui a 50 ans et qui s’intéresse à ce que je fais. J’ai une écriture qui peut souffrir de la forme rap. On a épuré les musiques pour mettre en valeur l’écriture.

Parlez nous de la réorchestration de vos morceaux. Comment les avez-vous choisis ?
Le mot d’ordre, c’était enlever tous les artifices. On l’a respecté pour le disque et pour le spectacle. On n’est que trois sur scène, on a décidé de ne pas mettre de choristes. L’idée c’était d’avoir un son le plus pur donc le plus puissant possible.

Quel est l’accueil du public ?
J’ai de très bons retours. Je suis surpris par les gens qui viennent à mes concerts. Le public est éclectique. C’est très étonnant. Je pense que les gens passent un bon moment. Moi je suis satisfait de ce qu’on fait. De toute façon, je n’aurais pas pu faire autre chose.

Y aura-t-il une tournée après ?
Oui, il y aura une tournée acoustique entre septembre et décembre. En mars 2013, j’espère sortir un nouvel album rap plus traditionnel avec que des inédits.

« Je n’aime pas me laisser enfermer dans une case »

Dans Lettre à la République, vous pondez un texte accusatoire contre la France. Ne risquez-vous pas de braquer les gens chez qui le discours de l’extrême droite rencontrent un certain écho ?
Ce morceaux est une réponse émotionnelle à ce qu’il se passe en France. Il n’est pas calculé et s’adresse à la classe politique et aux médias. Si quelqu’un dit qu’il a sombré dans l’islamophobie à cause de mon morceau, il se ment à lui même. Il devait déjà être sur ce chemin là. Et puis ce morceau peut provoquer une réaction inverse. La personne peut aussi se dire « ce type a écrit Y’a pas de couleursLa hontePleure en silence, des morceaux universels ». Si j’ en arrive à dire aujourd’hui ce que je dis dans Lettre à la République, c’est que la situation est grave.

Est-ce annonciateur d’un album encore plus engagé que vos précédents ?
Je n’aime pas me laisser enfermer dans une case. J’ai aussi écrit des choses hardcores à propos des gens que je prétends défendre, comme « La honte » où je parle aux jeunes de banlieue « génération qui fait honte à ses parents ». Ce sont des paroles dures mais qui vont dans l’autre sens. J’essaie de ne pas me laisser enfermer dans les : « Ideal J groupe hardcore », « Kery james le repenti, le converti ». Après A l’ombre du showbusiness, album dans lequel il y avait une grande ouverture, où il y avait un featuring avec Charles Aznavour, j’ai voulu faire Réel, un album beaucoup plus dur, plus sombre. C’est pas parce que j’ai faitLettre à la République que je vais me laisser enfermer dans ce délire.

« L’islam requiert discrétion et modestie »

Dans votre DVD, il y a une scène tournée en 2005 où vous parlez de l’islamophobie en disant qu’un jour un musulman va tuer des enfants dans une école et que cela sera le début de la fin. Qu’en substance, l’islamophobie s’accélèrera. Le pensez-vous toujours, après l’affaire Merah ?
Il y a des gens qui sont déterminés à faire en sorte que la France et le monde plongent dans un choc des civilisations et ça va être difficile de les en empêcher. Les choses se sont accélérées après les attentats du 11 septembre. Il y a des trucs que disaient Le Pen il y a 15 ans qui scandalisaient tout le monde et qui aujourd’hui, passent mieux.

Vous n’avez pas été élevé dans l’islam. Pourquoi vous être tourné vers cette religion ?
Par conséquence sociale. J’ai eu une éducation religieuse; ma mère pratiquait plusieurs cultes, protestant, catholique. Quand j’ai commencé ma vie dans la rue, il y a eu une coupure dans la spiritualité. Quand j’ai eu besoin de spiritualité à nouveau, l’islam était la plus présente dans mon quartier, donc c’était naturel de me diriger par là. Humainement j’ai trouvé dans la religion musulmane des choses en accord avec ma nature première.

Par exemple ?
Le courage de ses opinions. Avant de sortir de la rue, j’avais analysé qu’on allait dans le mur, qu’on n’était pas sur le bon chemin. Quand tout le groupe va au nord, c’est dur d’aller seul vers le sud. L’islam m’a donné cette force, cette capacité à dire non à la pression du groupe. C’est l’une des choses essentielles que m’a appris cette religion.

Quels sont les points qui sont les plus difficiles à faire cohabiter entre votre vie d’artiste et votre religion?
L’islam requiert la discrétion. On nous apprend que le fidèle doit être tellement discret que s’il quitte une assemblée, on ne se rend pas compte qu’il est parti. Mon métier c’est le contraire, il faut qu’on remarque quand je ne suis pas là et qu’on remarque quand j’arrive. L’islam est aussi une quête vers la modestie. Dans mon métier, plus on parle de moi, plus on dit que j’ai du talent, plus je touche au but. C’est antagoniste, donc.

« Le rap, un moyen pas une fin »

A partir de quel moment, votre mère a t-elle été fière que vous fassiez du rap ?
Avec l’album Si c’était à refaire. Puis, il y a eu le concert à l’Olympia. Avant elle savait que le rap était un peu le prolongement de ma vie dans la rue.

Justement pendant de longues années, le rap était lié à votre vie dans la rue, avec la délinquance et la violence qui allaient parfois avec. Comment avez-vous réappris à gérer le rap sans l’aspect « rue »?
Je l’ai fait de manière assez brutale. J’ai coupé mes relations avec la rue. J’ai changé mes relations avec les membres de la Mafia K’1 Fry. J’ai considéré le rap comme un moyen et pas comme une finalité. Ce n’est pas mon but ultime de faire de la musique. Sinon j’en ferais sans message avec des « gros sons » pour passer en club.

La vie de star à 14 ans : « déstabilisant »

A l’âge de 14 ans, vous êtes invité par le Premier ministre Edith Cresson à faire un concert à Matignon. Pouvez-vous nous raconter ?
Je ne m’en rappelle plus. J’ai peu de souvenirs. Heureusement qu’il y a les images et le documentaire. Il y a beaucoup de choses que j’ai oubliées avec le temps, parfois je me demande si ce n’est pas volontaire. J’ai un bouton ˝reset, je remets les compteurs à zéro régulièrement.

À cette époque, vous rentrez aux Bains-Douches en Limousine. Regrettez-vous d’avoir été jeté si vite dans ce monde-là ?
Je m’en sors bien. Aujourd’hui c’est mon métier. Mais à 14 ans, c’était très dangereux. C’était quasiment irresponsable de la part des producteurs de l’époque. On allait aux Bains-Douches et après on retournait au quartier. C’était déstabilisant. Autre exemple : tu vas au Midem (marché international de la musique, ndlr) à Cannes dans des grands hôtels et après tu rentres dans la cité. Au quartier on était des jeunes comme les autres. Les jeunes de ton âge te voient en bas de chez eux mais en même temps ils te voient à la télé. T’es avec eux et en même temps pas tout-à-fait. C’est pas facile à gérer.

Et votre première scène, vous vous en souvenez ?
Non. C’était sûrement à Orly.

« Montrer un truc qui soit socialement intéressant »

Pourquoi avoir choisi de dévoiler au public dans ton DVD des pans entiers de votre enfance sans faire l’impasse sur les moments tristes ?
Le réalisateur Philippe Rozès voulait entrer en profondeur. J’étais sur la même ligne. Si c’est pour faire un outil de promo « Kery il est beau, Kery il est gentil » ce n’est pas intéressant. On voulait faire un documentaire qui aille au delà du rap. Socialement, je cristallise certains clichés, que je le veuille ou non: je suis jeune, Noir des Antilles, originaire de banlieue, j’ai connu la délinquance, je me suis converti à l’Islam, je fais du rap. Je voulais montrer un truc qui soit socialement intéressant.

Quand vous vous convertissez, vous vous éloignez du rap. Pourquoi et comment recommencez-vous à écrire, à envisager de faire un album?
J’ai arrêté le rap et ce n’était pas directement à cause de l’islam. L’apprentissage de la religion me prenait beaucoup de temps car j’étais passionné. Le rap, je n’en avais plus envie, c’est tout. Les gens avec qui je faisais du rap, c’était les gens dans la rue donc si je refaisais du rap j »y retournais. Plus tard, quand ma conversion a été assimilée je me suis rendu compte que je pouvais utiliser cet art pour délivrer des messages dans l’intérêt de ceux que je prétends défendre.

Les gens que vous prétendez défendre ?
Ma musique est universelle. Contrairement à ce qu’on peut penser il y a plus de Blancs que de Noirs et d’Arabes dans mes concerts. Mais à l’origine, ce sont les gens de la banlieue. Après, mon message a été plus loin que ça, est devenu plus universel. Mais à l’origine quand j’ai pris la plume c’était pour défendre les gens de ce que j’appelais à l’époque « le ghetto français ».

« Encourager le rap qui dit des choses »

Il paraît que Youssoupha vous a un peu tiré par la manche pour que tu acceptes de poser sur son album. Pourquoi avoir accepté de travailler avec lui ?
J’ai rencontré Youssoupha au concert de soutien pour Haïti (après le tremblement de terre qui a fait 300 000 morts en 2010, ndlr). Je l’avais présenté au public en disant qu’il avait écrit un texte, La même adresse, que j’aurais aimé écrire. Youssoupha est l’un des rares mecs qui a une plume, qui est lui même, qui n’est pas dans des faux semblants. Au début j’étais vraiment pas chaud. Mais j’ai été touché par cet artiste, appellation que je ne donne pas à n’importe qui, par sa démarche. Il y avait l’idée, non pas de passer le flambeau, on a chacun notre carrière, on ne se doit rien, mais il y avait cette idée d’encourager le rap qui dit des choses.

Vous avez été en Palestine en 2009. Qu’en avez-vous retenu ?
Je voulais écrire un texte sur le conflit israélo-palestinien et je ne voulais pas qu’on me dise »tu parles de ce que tu ne connais pas ». Mais c’était très dur. Je n’y retournerai pas pour l’instant. Je ne veux pas faire de tourisme de la misère.

« Mon père m’avait inscrit à une école de journalisme par correspondance ».

Pourquoi avoir envie de vous tourner vers le documentaire ?
C’est un outil intéressant. Mon père m’avait inscrit à une école de journalisme par correspondance. Il était très ambitieux pour moi. Le journalisme m’intéressait. Le rap est une forme de journalisme plus libre, plus authentique. C’est la continuité de ce que je fais. C’est un moyen intéressant de dire des choses sans les contraintes de la musique ou du cinéma. Le documentaire, cela me paraît le truc le plus libre qui existe.

En quoi la paternité change la façon avec laquelle vous abordez la suite de votre carrière ?
Je suis poussé à faire encore plus attention à ce que je fais, car ma fille le verra. Il faut que je puisse les assumer devant elle. Faire les Bouffes du nord (où il est en concert jusqu’au 28 avril), c’est en accord avec le fait d’être père. Ma fille et ma femme seront là d’ailleurs ce soir.

Avez-vous peur de faire l’album de trop ?
Ce n’est pas une peur. Je suis déterminé à ne pas le faire.

http://www.metrofrance.com

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