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La finance islamique est-elle plus éthique ?

  • Par François-Xavier Carayon
  • François-Xavier Carayon est Etudiant-chercheur en finance islamique à l’Université d’Oxford.

FIGAROVOX/TRIBUNE – A l’occasion de la 10ème édition du Forum Islamique Economique Mondial, François-Xavier Carayon rappelle que la grande majorité des produits proposés par les banques islamiques ressemble étrangement aux produits bancaires conventionnels.

EthicBanq

Réunis à Dubaï pour le 10ème Forum Islamique Economique Mondial (WIEF), les promoteurs de la finance islamique ont martelé leur message: des banques soucieuses de l’intérêt général, c’est possible ; surfant sur le climat de défiance entourant les banques occidentales. En respectant la charia, la loi divine islamique, les banques islamiques insuffleraient un vent d’équité et de justice sociale dans le monde froid et amoral de la banque et de la finance. «Supercherie» répondent leurs détracteurs, lorsqu’ils ne présentent pas cette industrie comme le bras armé du terrorisme international.

Le financement des produits haram, (les armes, le porc, l’alcool, l’industrie du jeu et de la pornographie) est interdit.

Née il y a un demi-siècle, la finance islamique pèse aujourd’hui plus de 1300 milliards de dollars avec un taux de croissance deux fois plus élevé que celui de la finance conventionnelle. L’engouement pour les banques islamiques s’étend en effet en dehors du monde musulman, particulièrement au Royaume-Uni, où le Trésor vient, cette année, pour la première fois d’émettre des obligations islamiques. En France, le terrain législatif a été préparé sous la présidence Sarkozy. Nul doute qu’avec six millions de musulmans en France, une forte demande pourrait s’exercer demain au profit de cette industrie. Il est donc essentiel d’évaluer le caractère «éthique» de la finance islamique.

La finance islamique s’adosse à trois principes religieux: 1) les bénéfices des parties-prenantes d’un contrat financier doivent tenir compte du risque encouru par chacun. C’est une des raisons pour laquelle le prêt à intérêt (riba en arabe) est prohibé, puisqu’il fait porter le risque, presque exclusivement, sur l’emprunteur. 2) Pour garantir une prospérité réelle, les transactions doivent nécessairement s’appuyer sur des actifs tangibles: une réponse directe aux banques occidentales suspectées de sacrifier le financement de l’activité réelle au profit de la spéculation. 3) Enfin, le financement des produits haram, (les armes, le porc, l’alcool, l’industrie du jeu et de la pornographie) est interdit. Voilà donc pour la théorie.

En pratique pourtant, la grande majorité des produits proposés par les banques islamiques ressemblent étrangement aux produits bancaires conventionnels. C’est ce que certains universitaires ont appelé le «syndrome du murabaha», du nom de ce produit bancaire utilisé par les banques islamiques en remplacement des prêts à intérêt. Prenons l’exemple d’un chef d’entreprise souhaitant acquérir de nouveaux équipements productifs en s’adressant à un établissement bancaire islamique. Si la banque islamique ne peut lui proposer un prêt classique, elle pourra en revanche, avec un contrat murabaha, acheter à sa place ses équipements, puis les lui revendre, quasi-instantanément, en y ajoutant de substantiels «frais administratifs». Dans la réalité, ces frais sont égaux ou supérieurs aux sommes perçues au titre de l’intérêt par les banques conventionnelles. Difficile, donc, de justifier une différence morale entre produits islamiques et prêts classiques. Cette similitude est d’autant plus problématique que les contrats murabaha constituent la très grande majorité des produits consommés dans les banques islamiques. Dans les rangs des théologiens musulmans, certains se lèvent donc contre ces «stratagèmes légaux» qui certes, respectent la lettre de la loi islamique, mais violent son esprit. Les produits réellement participatifs, vitrine éthique de la finance islamique, ceux pour lesquels les banques ne sont rémunérées qu’à l’aune du risque et du retour obtenu par l’allocation de leur argent, restent peu utilisés. Observons enfin que les produits dérivés, tant décriés depuis la crise financière de 2008, ont aussi fait leur entrée dans les banques islamiques.

Au lendemain des attentats, les musulmans américains étaient, en effet, confrontés à l’hostilité de la société américaine, les rendant collectivement responsables des attentats. La finance islamique leur servit alors de réponse.

En dépit de leurs ressemblances avec les produits bancaires conventionnels, les produits proposés bénéficient de la caution morale offerte par les «shari’a scholars», ces savants de l’islam présents dans chaque banque pour garantir l’islamicité des produits. Mais leur objectivité est sujette à caution. Leur rémunération pour assurer les arbitrages théologiques atteint généralement plusieurs millions de dollars, de quoi susciter un doute sur leurs motivations profondes. Dommage alors qu’ils se refusent si souvent à justifier ou commenter leurs décisions…

Les clients de ces banques islamiques ne sont pas pour autant naïfs. Les enquêtes ethnographiques révèlent qu’ils ne sont pas dupes des similitudes. Si certains clients musulmans mettent en avant le refus de spéculer sur les produits haram, ils aspirent surtout, à travers la consommation de produits islamiques, à maintenir, et même exhiber, leur appartenance religieuse, tout en bénéficiant de produits bancaires offrant une rentabilité souvent analogue aux produits conventionnels. Le succès soudain et massif, dans les mois qui suivirent les évènements du 11 septembre, des prêts hypothécaires islamiques sur le marché nord-américain constitue un exemple frappant. Au lendemain des attentats, les musulmans américains étaient, en effet, confrontés à l’hostilité de la société américaine, les rendant collectivement responsables des attentats. La finance islamique leur servit alors de réponse: un moyen, d’abord, de posséder «a piece of the rock» et de réaliser ainsi le rêve américain de propriété, tout en imposant leur identité religieuse à la société américaine. Ils n’iront pas ainsi frapper à la porte de Bank of America ou J.P. Morgan pour réaliser le rêve américain, ils imposeront dans le paysage financier leur modèle religieux. L’intégration oui, mais pas l’assimilation: comme un refus de soumettre leur identité religieuse à leur appartenance nationale.

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