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La musique classique d’islam, de l’Espagne à la Chine

Le maqam (musique classique) irakien se meurt. Cette forme musicale à la fois savante et populaire, profane et religieuse, est victime de la guerre, mais aussi de la chanson de variété, qui inonde les chaînes satellitaires arabes.

Reconnaissance internationale, mais aussi signe que le péril est réel, le maqam irakien figure depuis 2008 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité établie par l’Unesco. Mais avant d’être une forme musicale, le maqam est un genre (un système général de modes musicaux). Il constitue même le seul genre musical dont l’extension géographique soit aussi vaste : des rives de l’Atlantique (hier, l’Espagne, aujourd’hui, le Maroc) jusqu’en Chine (Turkestan chinois). Il est le produit direct de l’expansion musulmane, au 13e siècle. Il recouvre donc, par là même les grandes aires ethnolinguistiques de l’islam traditionnel : arabe, persane, turque et indienne.

Si les formes varient, la structure des maqams demeure, commune à toutes ces cultures d’islam. Un musicien algérien, à Constantine, comprend très bien ce que fait un musicien cashemiri à Gilgit, et un joueur de saz à Istanbul peut improviser un taksim avec un joueur de qanûn à Tunis, alors qu’un musicien ouïghour peut très bien saisir, ce que fait un musicien marocain.Le maqam est né en Irak, au centre de l’Empire abbasside (750-1258), au sein d’un milieu raffiné, ouvert aux influences persanes et grecques. Arabe, le maqam est néanmoins l’héritier de la musique des églises byzantines, et plus encore des douze systèmes modaux de la tradition musicale perse, connus sous le nom de dastgâh. D’où le grand nombre de maqams qui portent un nom d’origine persane : nikriz, rast, sikah, nairuz…

Un maqam, à New-York

Les ouvrages arabes anciens sur la musique ont recensé jusqu’à 400 maqams. Si l’on y ajoute la production des aires persane, turque et indienne au fil de l’Histoire, ce chiffre s’élève à plusieurs milliers. Toutefois, beaucoup de maqams sont propres à une tradition locale (ainsi l’asba’ayn en Tunisie) et pratiquement inconnus ailleurs. Au sein de l’aire arabe, les maqams les plus connus et les plus utilisés s’élèvent à une quarantaine. Tant dans les traditions arabe orientale, que turque ou persane, chaque maqam se caractérise par une échelle de notes spécifique et soumise à une hiérarchie précise, de sorte que chaque mode est censé donner sa couleur émotionnelle à la musique qui est jouée.

Le savant arabe Safî al-Dîn al-Urmawî (XIIIe s.) dresse dans son Livre des cycles, une correspondance entre les modes et leurs répercussions sur l’individu, un ethos des modes : force et bravoure sont les affects des modes ushshaq, bousalik, nawa. C’est, en substance, précise l’auteur, l’essence même du caractère des Turcs, des Ethiopiens et des habitants des montagnes. Caractère paisible et tranquillité sont les attributs des modes rast, nowrouz, iraq, isfahan. La tristesse, quant à elle, caractérise les modes rahawi, zirakfand, zinkulah et huseini. Cette conception explique en partie l’utilisation des maqams, musique profane, comme musique liturgique, tant en islam (liturgie soufie syrienne ou turque), dans le christianisme (liturgies copte et maronite, notamment) que dans le judaïsme : ainsi chez les Juifs arabes du Maghreb, de Syrie et d’Irak, la mélodie de la liturgie du shabbat est-elle choisie en fonction du contenu de la parasha de la semaine (section de la Bible à lire). Ils emploient ainsi dix maqams différents, possédant chacun son usage, sa tonalité propre. Paradoxe cruel enfin, tandis que le maqam, né à Bagdad, se meurt dans l’Irak sous occupation américaine, c’est à Brooklyn, à New York, que le plus vaste projet de préservation d’une tradition maqame, celle de la liturgie juive arabe, a été mis en œuvre.

Seyfeddine Ben Mansour Lille

http://www.zamanfrance.fr/

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