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Laissez-nous haïr librement

parJean-Pierre Cavaillé

En quelques semaines un nouveau mot s’est imposé dans le débat public, à travers l’importance médiatique concédée aux manifestations de catholiques « traditionnalistes » contre les pièces de théâtre Sur le concept du vrai visage du fils de Dieu et Golgota Picnic. Celui de Christianophobie. On a vu aussi apparaître « cathophobie » qui, parmi les chrétiens, fait le tri, et semble donc moins « porteur ». Ces mots sont évidemment dérivés d’autres devenus communs : islamophobie, judéophobie, homophobie, handiphobie… Pascal Galinier, dans Le Monde, a récemment souligné la multiplication des néologismes forgés à partir du mot grec « phobos », peur, rejet, mais phobie signifie désormais surtout, de fait, haine. Tous ces mots servent en effet à désigner et à dénoncer d’abord des discours et des comportements (prétendument) haineux visant une entière « communauté » définie selon les critères religieux, ethniques, sexuels ou autres. La haine n’est donc pas ici envisagée comme manifestée par des discours et des actes contre des individus désignés, mais contre des groupes. Et évidemment les notions de phobie et de haine excèdent infiniment et de toute part l’appel au meurtre contre une communauté donnée, dont on peut en effet difficilement défendre la licéité.

Une remarque générale, toutefois, de grande importance s’impose : la haine qui ne se traduit pas par des actes de violence et des propos injurieux contre des personnes, ne semble pouvoir relever du droit que si l’on accepte de remettre en cause, et de la manière la plus radicale, la liberté d’expression. En effet, si l’on ne s’en prend physiquement à personne, si l’on n’injurie personne en particulier, c’est évidemment qu’on limite ses actes à des actes de parole (car si l’on agit physiquement, on s’en prend à des personnes, ou alors à des biens, privés ou publics) et des actes de parole, on l’a dit, qui ne s’adressent pas aux individus. Or la liberté d’expression n’est pleine et entière que si l’on garantit la liberté publique de toutes formes d’actes de parole qui ne diffament ni n’injurient les individus, et qui n’appellent pas au massacre ou à la persécution effective des communautés. Hé bien, force est de constater que nous sommes en train, et très rapidement, de renoncer à cette liberté, dès lors que l’on accepte d’inscrire dans le droit des notions comme celle d’homophobie ou d’handiphobie, et demain peut-être celles d’islamophobie et de christianophobie. Car il va de soi que l’égalité devant le droit implique que la protection contre le discours de haine ne soit pas réservée à telle ou telle communauté, mais que toutes, potentiellement, puissent en bénéficier.

En effet, pourquoi sanctionner des propos homophobes et non ceux que l’on juge christianophobes ? Cela, les intégristes de Civitas l’ont parfaitement compris. Ils ont fait le choix tactique de mettre en avant une notion qui, en vérité, implique la négation de tout ce qu’ils sont, mais ayant l’immense mérite d’être aujourd’hui parfaitement acceptable et qui, de fait, a été accepté en quelques jours dans le débat public, entraînant toujours plus d’adhésion autour d’elle. Il s’agit de leur part d’un choix tactique, car la dénonciation de la christianophobie implique que l’on reconnaisse, a priori, l’égale protection et l’égal respect dus à toutes les communautés. Or ces gens, dans leur propre littérature contrerévolutionnaire, antirépublicaine et anti-laïque, n’hésitent pas à vanter le « devoir d’intolérance doctrinale » théorisé par le cardinal Pie au XIXe siècle et affirment que la France « est » (en son essence) chrétienne, et donc envahie par les infidèles de toutes sortes et par les mécréants.

Mais tel est leur double discours, imposé de fait par le discours dominant, auquel il leur faut se plier, comme n’importe qui d’autre, en vérité. Autrement dit, ce n’est pas le discours intégriste qui est inquiétant, mais celui auquel les intégristes eux-mêmes se soumettent. Il conduit tout droit et très vite, si l’on n’y prend garde, à la criminalisation du blasphème bien sûr, dès lors que le discours de haine contre Dieu est réinterprété comme discours de haine contre la communauté des croyants. Il conduit aussi à un régime tous azimuts de censure et d’autocensure. Existe-t-il en effet un seul énoncé critique ou simplement humoristique prenant pour cible un groupe ou un collectif humain qui ne puisse, d’une manière ou d’une autre, être interprété comme « haineux » ? Et surtout, si l’on va jusqu’à nous interdire l’expression publique de notre haine contre la connerie sous toutes ses formes, dévotes ou laïques, que nous restera-t-il?

Jean-Pierre Cavaillé – enseignant à l’Ehess Paris

http://www.agoravox.fr

 

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