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Le grand mufti de Pologne sur l’interdiction de l’abattage rituel: «Un problème politique»

Par Maya Szymanowska

Quand la Pologne interdit l’abattage rituel au 1er janvier 2013, les associations des droits des animaux crient victoire. Mais elles sont bien les seules. Neuf mois après, ce sont les éleveurs polonais de bovins qui tirent la sonnette d’alarme. La Pologne est devenue en effet, en quelques années, le principal fournisseur de la viande halal à la Turquie et venait de signer des contrats lucratifs avec d’autres pays musulmans dont l’Algérie.

Tomasz Miskiewicz en compagnie du prince Charles dans un restaurant Tatare à Kruszyniany.

Tomasz Miskiewicz en compagnie du prince Charles dans un restaurant Tatare à Kruszyniany.

AFP PHOTO / JANEK SKARZYNSKI
L’interdiction de l’abattage rituel a plongé le secteur dans la crise, et pose des problèmes politiques. Les minorités juive et musulmane, peu nombreuses mais implantées depuis longtemps dans le pays, protestent de concert avec les éleveurs en jugeant la nouvelle loi contraire à la Constitution polonaise, qui garantit le libre exercice des cultes. Entretien avec le grand mufti de Pologne, Tomasz Miskiewicz.

Tomasz Miskiewicz, grand bonhomme avec la barbe de rigueur, est un descendant des Tatares qui se sont installés en Pologne voilà plus de 600 ans, et qui perpétuent depuis lors les traditions de la culture musulmane. A la tête des musulmans de Pologne, le grand mufti s’exprime sur l’interdiction récente de l’abattage rituel.

RFI : Que pensez-vous de l’interdiction de l’abattage rituel en Pologne ?

Tomasz Miskiewicz : Cette interdiction nous a beaucoup attristés. Il n’y a pas que les communautés musulmane et juive qui sont atteintes par cette interdiction. Mais aussi la société polonaise, les agriculteurs et les éleveurs polonais, l’économie et le budget de l’État. L’interdiction de l’abattage rituel maintenue par le Parlement polonais cet été crée un paradoxe législatif. Nous avons maintenant trois lois qui se contredisent : la loi qui interdit l’abattage rituel et les deux régulations qui parlent des liens entre l’État polonais et les communautés juive et musulmane, deux régulations qui garantissent à ces deux communautés le libre exercice du culte. La Constitution nous garantit en plus la liberté des pratiques religieuses. Or l’abattage rituel est l’une de ces pratiques quotidiennes. C’est comme si on interdisait la carpe durant les fêtes de Noël, qui est un plat traditionnel ici. Cela provoquerait un scandale. Et la carpe aussi, il faut la tuer.

D’après mes interlocuteurs, pour les musulmans de Pologne, l’interdiction de l’abattage rituel n’a pas changé leurs habitudes alimentaires…

Je pense que notre communauté se débrouille très bien malgré l’interdiction. Il y a le marché noir. Je ne cache pas ce fait et il se maintiendra. Il y a aussi ceux qui pratiquent l’abattage rituel eux-mêmes : ils vont dans une ferme, abattent l’animal selon le rite et partagent la viande entre eux et les voisins. Il y a les magasins qui vendent de la viande halal et continuent à en vendre, mais sans les certificats, car aujourd’hui personne ne donnera un tel certificat. Et certains abattoirs continuent de faire de la viande halal.

Mais personne ne veut en parler ?

Pas tant que le Tribunal constitutionnel ne tranche sur la question. On ne sait même pas si la personne qui préside aujourd’hui à la mise à mort ne risque pas d’être arrêtée voire déportée s’il s’agit d’un étranger. Du coup, les gens ne veulent pas aborder cette question. Et personne ne vous dira la provenance de la viande, car maintenant tout le monde a peur des conséquences.

Cette interdiction met aussi un frein à un business florissant ?

Oui, l’économie polonaise pouvait développer des liens commerciaux avec les pays musulmans. 30% du PIB polonais provient de l’agriculture. Nous n’avons pas de gaz, pas de pétrole. Et là, on se coupe d’une source d’enrichissement certaine. L’année dernière, nous avons exporté 30% de notre viande de bœuf vers les pays musulmans. On commençait à prendre part à des salons internationaux sur la question. C’est un problème politique pas seulement religieux.

D’après vous, cette interdiction s’explique aussi par le fait que la Pologne est devenue un concurrent sérieux quant à l’exportation de la viande halal. La Pologne est devenue ainsi le premier fournisseur de la viande halal vers la Turquie…

Oui et l’interdiction rend heureux nos concurrents français, allemands et anglais. Cette interdiction peut correspondre uniquement à la décision du Tribunal constitutionnel de novembre 2012, mais elle est peut-être aussi liée aux pressions d’autres pays. On en parle beaucoup en ce moment. L’Agence de sûreté nationale a été saisie pour enquêter sur des supposées pressions de la part de la France pour limiter les échanges entre la Pologne et les pays musulmans.

Vous avez déjà annoncé officiellement que vous alliez sacrifier un animal pour la fête du sacrifice, l’Aïd el-Kebir prévu le 15 octobre cette année…

Je n’arrive pas à concevoir que l’on ne pourra pas faire de sacrifices à cette date-là. Durant 600 ans, les Tatares polonais sacrifiaient les bêtes selon le rite, près de leurs mosquées. Il est impossible que cette année cela ne se fasse pas. Ce serait un événement exceptionnel. Aucun roi ne nous a interdit de faire ça, pas même les communistes…

http://www.rfi.fr/europe

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