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Le halal met-il vraiment la laïcité en péril ?

Le mot halal se déguste à toutes les sauces. D’une saveur exotique, il s’est invité à la table de tous les médias, de tous les politiques, de bon nombre de citoyens aussi. Mets de polémique, il épice à coups sûr les repas familiaux, au point de fédérer autour de lui ses partisans face à ses détracteurs… Étrange destinée pour un mot qui étymologiquement signifie « licite, ce qui est autorisé »… Mais l’islam nourrit tant de fantasmes, que l’on s’y noie un peu au point d’en faire une indigestion.

De la viande halal en magasin à Nanterre, le 1er août 2011 (MIGUEL MEDINA / AFP)

De la viande halal en magasin à Nanterre, le 1er août 2011 (MIGUEL MEDINA / AFP)

Que recouvre au juste le mot « halal » ? Contrairement aux idées reçues, et contrairement au mot « casher », il qualifie non pas un mode de consommation, ou certains aliments mais bien presque exclusivement la viande, car à l’exception de l’alcool, c’est le seul interdit qui régit l’alimentation des musulmans selon le Coran, guidés par la Sourate V, 4 :

« Les animaux morts, le sang, la chair de porc, tout ce qui a été tué sous l’invocation d’une autre nom que celui de Dieu, les animaux assommés, tués ; ceux qui ont été entamés par une bête féroce, à moins que vous ne les ayez purifié par une saignée, ce qui a été immolé à l’autel des idoles ; tout cela vous est défendu. »

Qui détermine ce qui est halal ?

En ce sens, la consommation « halal » est beaucoup moins restrictive que la cashrout que doivent respecter les Juifs, qui à l’inverse des recommandations du Coran, est déclinée non pas par ses interdits, mais par les aliments qui sont exclusivement autorisés à savoir les végétaux, les fruits, les ruminants pourvus de sabots fendus, des poissons dotés d’écailles et de nageoires, des gallinacés, des oiseaux nourris de graines. En outre, pour les Juifs, viandes et produits lactés ne doivent pas cuire ensemble, respectant l’adage biblique selon lequel : « Tu ne feras pas cuire l’agneau dans le lait de sa mère. »

La consommation halal est donc moins sujette à des restrictions que son homologue casher. Pour autant, le processus d’abattage de la viande est spécifique, et pour qu’une viande soit halal, c’est-à-dire propre à la consommation des musulmans, elle doit remplir trois impératifs : l’animal doit être égorgé vivant en toute conscience, la tête tournée vers la Mecque quand il se vide de son sang, et que ce sacrifice s’accompagne des paroles sacrées.

Souvent l’argument du goût revient, pour rappeler que le mode d’abattage ne le modifie en rien (il fut notamment utilisé dans l’affaire du Quick halal, sur laquelle nous reviendrons). C’est un fait. Le problème concernant la consommation du halal, dans des pays qui ne sont pas régis par des lois islamiques, n’est en effet pas dans ses qualités gustatives mais surtout dans la question de savoir qui a la légitimité pour donner la certification.

Qui fait autorité sur le halal en France par exemple ? La question est d’autant plus pertinente que contrairement aux Chrétiens par exemple, les Musulmans n’ont pas de clergé à proprement parler. C’est ce que rappellent en substance trois historiens dans leur ouvrage collectif Histoire des religions en Europe : « Dans l’islam, la relation du croyant à Dieu ne suppose pas d’intermédiaire ; à travers le temps, il s’est pourtant constitué un clergé avec des différences d’une obédience à l’autre. »

Il n’y a finalement pas de point fixe sur lequel s’appuyer pour s’assurer de l’authenticité d’une certification halal. C’est donc une porte ouverte à toutes les dérives, les labels se superposant les uns aux autres, sans que le consommateur, et par ailleurs fidèle, puisse savoir si le cultuel motive autant que le mercantile.

L’épineux problème de Quick

Il faut dire qu’un véritable marché s’est ouvert, et la chaîne de restauration Quick ne s’en cache pas : ce n’est pas par philanthropie qu’il s’est engagé dans l’aventure halal, comme le rappelait il y a tout juste un an, Jacques-Édouard Charret, le directeur de Quick France.

Quick philanthrope, extrait (vidéo de JENB Productions) d’une conférence de presse du 31 août 2010 par snoopyves1

Quoi qu’il en soit, Quick, en proposant des restaurants tout halal, est bien obligé de payer la certification halal :

Charret et la dime, extrait (vidéo de JENB Productions) d’une conférence de presse du 31 août 2010 par snoopyves1

Étonnant de voir comment Monsieur Charret reste comme obnubilé par le caractère pécuniaire, quand il est question en réalité de financement d’un culte. Et pas n’importe quel financement… puisque l’actionnaire majoritaire de la société Quick n’est autre que… la Caisse des dépôts et des Consignations, depuis qu’elle fut cédée par la CNP d’Albert Frère en 2007 suite à l’OPA amicale de CDC Capital Investissement, une filiale de la Caisse.

Est-il nécessaire de rappeler que la Caisse des dépôts et consignations est une institution financière publique, placée sous le contrôle direct du Parlement, qui exerce des activités d’intérêt général pour le compte de l’État et des collectivités territoriales ? N’a-t-elle pas le devoir, concernant ses intérêts, de veiller à ce que le droit français s’applique, notamment concernant la séparation stricte du religieux et de l’état ? Enfin, est-ce parce que c’est Marine Le Pen ou encore Éric Zemmour qui ont, le plus fort, dénoncé ce montage financier, qu’il faut botter en touche ?

Zemmour – « Le Quich halal, alliance du marché et du minaret » chronique du 3 septembre 2010 par snoopyves1

Au-delà de ce problème lié à la laïcité, d’autres chaînes de restauration rapide ont quelques problèmes avec la norme halal… alors même qu’elles n’en proposent pas dans leurs enseignes.

Ainsi, un manager d’un restaurant Mc Donald’s France m’a-t-il expliqué : « Il m’est arrivé de voir un client se plaindre que notre enseigne ne propose pas de menu halal, tout en assénant ‘il faudra vous y mettre’… » Un autre m’explique que l’enseigne avait exigé que les pains qui étaient composé de morceaux de bacon ne soient pas toastés par les mêmes machines que les autres pains que pouvaient éventuellement manger des musulmans.

 

Par ailleurs, ceux qui mangent rigoureusement halal ne peuvent manger aucun des sandwiches composés de viande par l’enseigne, puisque ces viandes ne sont pas halal. Reste le filet de poisson, qui est lui proposé dans un pain réchauffé… à la vapeur dans un steaming : aucun contact donc avec les autres pains qui pourraient ne pas être licites.

Un directeur de Subway m’évoquait aussi des clients qui exigeaient que l’on changeât de gants pour les servir, car ils auraient pu toucher du bacon…

Bientôt, le tout halal ?

D’où la tentation de certains de passer tout en mode halal. Les interdits alimentaires seraient-ils en passe de devenir la norme pour tous ? Un renversement de situation assez gênant comme le notait Caroline Fourest dans une tribune publiée dans Le Monde en septembre 2010 :

« Au nom du droit à la différence, va-t-on imposer à tous les interdits alimentaires de quelques-uns ? Au risque de ghettoïser un peu plus certains quartiers. A l’inverse, faut-il habiter dans un quartier ghetto pour manger selon ses interdits ? »

Et c’est parce que certains directeurs d’écoles étaient épuisés de voir des contestations de parents d’élèves concernant le menu de la cantine, que certains d’entre eux ont eu la très mauvaise idée de proposer de la viande halal à leurs élèves… Très mauvaise idée car évidemment, les écoles publiques sont financées par l’État, les municipalités mêmes pour être précis, et les deniers publics ont l’interdiction de financer les cultes de quelque manière que ce soit… D’autant plus que la restauration scolaire est un service proposé aux parents, et ne relève en aucun cas de l’obligation.

Très peu d’écoles ont franchi le Rubicon, comme le montre le rapport Obin sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires », qui ne fait état que d’un seul établissement, un lycée, dont le gestionnaire a d’ailleurs démissionné suite à l’affaire (page 18 du rapport). Cela n’empêche pas la sphère frontiste ou crypto-frontiste de s’agiter en pratiquant l’hyperbole et l’outrance…

 

Marine Le Pen et la laicité – garante de la loi, interview Europe 1 Soir du 31 août 2010 par snoopyves1

Le FN ravive sans cesse les braises

Une « majorité » de grandes surfaces ne vend pas de la viande halal sans en avertir le client, Madame Le Pen, tout juste existe-t-il quelques enseignes, qui ne respectent pas le contrat de sincérité avec le client… Mais demander au Front national d’avoir un discours rationnel sur la question, c’est comme si vous demandiez au dépendant à la drogue de se sevrer…

Pavloviens dans leurs réactions, ses cadres en arrivent à se méfier de tout, en pleine crise de paranoïa aiguë, même quand les établissements scolaires tentent d’apaiser les conflits pour permettre à chacun de manger à la cantine, quelle que soit sa confession sans pour autant toucher à la loi de 1905, tout simplement en proposant, en plus du carné, des menus végétariens. Un compromis qui pourtant ne convainc pas le Front national qui crie à l’islamisation… Crier au feu quand il n’y a même pas l’ombre de la fumée… Inutile de savoir qui est l’incendiaire dans l’histoire.

 

En revanche, plus gênant, le rapport Obin fait état d’une ségrégation à table organisée par les personnels des établissements, qui ont sans doute cédé à l’aspect pratique sans penser que leur méthode créait un communautarisme de facto (toujours à la page 18) :

« Dans d’autres établissements on a institué une ségrégation entre ‘musulmans’ et ‘non-musulmans’ en composant des tables distinctes ou en imposant un menu à chaque catégorie : ici par exemple l’agneau est ‘interdit aux non-musulmans’, là les tomates sont ‘réservées aux musulmans’. »

 

Mais tous ces problèmes restent minoritaires, et ne sont absolument pas représentatifsde ce qui se pratique au quotidien. Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, il n’y a pas de problème avec le halal en France. Le halal est même parfaitement soluble dans la République française. Dès lors qu’il laisse en paix la laïcité. Et à condition que l’on ne taxe pas systématiquement de communautaristes ceux qui veulent simplement manger selon leurs convictions, sans nécessairement l’imposer aux autres…

Auteur parrainé par Maxime Bellec 

http://leplus.nouvelobs.com

 

 

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