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Le malaise des musulmans d’Amérique

NEW YORK CORRESPONDANT – Il y a un an, peu après qu’eut éclaté une polémique sur la construction d’un centre islamique à la périphérie de Ground Zero, lieu des attentats du 11 septembre 2001 à New York, d’autres manifestants se mobilisaient à Staten Island, la plus petite des cinq circonscriptions de la ville. Le motif était identique: empêcher l’érection d’une mosquée dans le quartier de Midland Beach.

 Une mosquée y a pourtant été récemment ouverte, que personne n’a contestée. Président de la section new-yorkaise du Conseil des relations américano-islamique (CAIR), principale association musulmane de droits civiques aux Etats-Unis, Zead Ramadan ne s’en étonne pas. « L’islamophobie est un phénomène politique, dit-il.L’hostilité vient rarement des populations locales, elle est fomentée de l’extérieur par des groupes organisés, généralement en fonction d’enjeux politiques. »

Il y a un an, la mobilisation contre l’érection de mosquées a été attisée, selon lui, parce que des législatives se profilaient. Une fois celles-ci passées, l’agitation s’est calmée. « Il y aura une forte remontée à l’approche de l’élection présidentielle », pronostique M. Ramadan.

Dix ans après ces attentats « épouvantables »« une calamité », selon ses termes, où en sont les musulmans américains ? Leur communauté, de 4 millions à 6 millions d’individus, représente moins de 2 % de la population américaine. Elle se divise à peu près pour moitié entre un groupe plus ancien d’Afro-Américains (1,5 million à 2,5 millions sur 38 millions de Noirs) et des immigrés récents et leurs descendants.

Ceux-ci sont le plus souvent originaires du sous-continent indien, une minorité est arabe et on observe un accroissement régulier des ressortissants d’Afrique noire. A la différence d’autres immigrés, en particulier hispaniques, leur niveau moyen de revenus et d’éducation est supérieur à la moyenne américaine. Quant à leur « vécu »,« les faits sont paradoxaux », estime John Esposito, qui occupe la chaire d’études islamiques à l’université de Georgetown, à Washington : « Ceux qu’on interroge disent très vite ressentir une érosion de leur statut et de leur acceptation ; mais la plupart se disent aussi très heureux de vivre ici. Mieux, en pleine crise, leur confiance dans le « rêve américain » est bien supérieure à la moyenne. »

Ces paradoxes se retrouvent dans les sondages récents : selon une étude Gallup (3 800 musulmans interrogés en avril), 60 % déclarent « s’épanouir de plus en plus »aux Etats-Unis, seuls 3 % s’y avouant « malheureux ». En revanche, 48 % ont été récemment confrontés à une discrimination, le taux le plus haut de toutes les communautés interrogées. Quant au regard porté sur eux : après les attentats de 2001, 14 % des Américains percevaient l’islam comme une « religion qui encourage la violence » ; ce nombre a crû pour se stabiliser depuis 2005 au tiers des sondés.

Pour autant, peu après le 11-Septembre, raconte M. Ramadan, « des voisines sont venues voir ma belle-soeur en lui proposant : « Donnez-nous votre liste d’achats, on fera vos courses pour que n’ayez pas besoin d’aller au centre commercial en hidjab ! » ». « A partir de 2004, elle a recommencé à y aller sans crainte ; au pire essuie-t-elle parfois une remarque désobligeante. »

Le rapport publié par CAIR en 2002 notait une « situation gravement détériorée des droits civiques des musulmans ». Depuis, l’association a constaté un double mouvement : d’abord une amélioration régulière de l’acceptation des musulmans àpartir de 2003, puis une nouvelle dégradation à partir de 2008, ceux-ci se heurtant de nouveau à une hostilité diffuse ou avérée. Son explication : l’élection de Barack Obama a attisé des phantasmes antimusulmans, et surtout : « L’Amérique est en crise économique. Comme toujours, les minorités sont montrées du doigt. »

En 2006, une étude du MIT de Boston concluait qu’un musulman américain a deux fois plus de risques d’être discriminé par l’administration qu’un non-musulman, et un musulman cherchant à entrer sur le territoire six fois plus qu’un non-musulman. Le vice-ministre de la justice, Thomas Perez, constatait en 2010 que les discriminations sociales de ce groupe (à l’embauche, au travail, au logement…) avaient augmenté de 50 % depuis 2001.

Quant aux violences, un millier ont été recensées en dix ans à l’encontre de gens perçus comme « musulmans » ou « arabes ». Même si les autorités ne sont informées que d’un quart des actes, rapporté à la population globale et sur une décennie, le chiffre n’est pas impressionnant. « Personne n’est lynché en public comme l’ont si longtemps été les Noirs, dit le responsable communautaire. Mais la pression croît, et l’inquiétude des nôtres avec. »

Une inquiétude pas tant physique que due à une atmosphère que le professeur Esposito résume ainsi : au lendemain du 11-Septembre, le pasteur ultraconservateur Jerry Falwell avait traité Mahomet de « premier terroriste ». Il avait dû s’en excuser.

Aujourd’hui, les groupes islamophobes ont pignon sur rue et, surtout, « une série de politiciens surfent sur l’idée d’une menace islamiste intérieure, légitimant les pires assertions », dit-il. La liste de ces groupes s’est allongée, de Stop Islamisation of America, de Pam Geller, à Jihad Watch, de David Horowitz et Robert Spencer. Ce dernier, auteur des livres La Vérité sur Mahomet ou Le Guide politiquement incorrect de l’islam, fut cité comme source d’inspiration par Anders Behring Breivik, le fanatique auteur du massacre du 22 juillet en Norvège. M. Spencer est aussi chroniqueur du New York Post et « expert » invité sur certains plateaux de télévision.

Le 30 août 2008, Time titrait en « une » : « L’Amérique est-elle islamophobe ? », enquêtant sur ce phénomène « inédit ». Le New York Times a consacré en 2010 un long portrait à Mme Geller, qui s’affiche comme « raciste » antimusulmane. Il a récidivé le 31 juillet avec David Yerushalmi, un religieux juif ultraorthodoxe présenté comme le coordinateur organisationnel et financier de la mouvance islamophobe américaine. Celle-ci privilégie deux thèmes récurrents. D’abord l’idée que l’allégeance des musulmans à la patrie américaine est « trompeuse » ou « illusoire »parce qu’impossible ; ensuite, celle que leur ambition est dominatrice, avec la volonté cachée d’imposer à tous la loi musulmane, la charia. Publié en 2009, un ouvrage de Paul David Gaubatz et Paul Sperry, La Mafia musulmane – Dans le monde secret et souterrain qui conspire pour islamiser l’Amérique, constitue une sorte de Protocole des sages de Sion transposé à La Mecque.

Ces délires reçoivent un soutien peu ou prou assumé de certaines publications et intellectuels américains non considérés comme marginaux. Comme, par exemple, la revue conservatrice American Thinker, dont le langage devient incendiaire dès qu’elle aborde l’islam. Le plus inquiétant, dit M. Esposito, est que des hommes politiques « les légitiment » : « Ce n’est pas un hasard si Newt Gingrich a déclaré que l’islam constituerait l’un des thèmes-clés de la prochaine élection présidentielle. »L’ancien président républicain de la Chambre des représentants est candidat à la désignation de son parti pour affronter Barack Obama à la présidentielle de 2012.

Les chances de M. Gingrich sont très faibles. Mais, dix ans après le 11-Septembre, la question hante nombre de musulmans : même si la campagne sur la supposée « religion cachée » de M. Obama semble close, beaucoup craignent que l’islam soit de nouveau promu au rang de thème polémique en 2012. Celui-ci se grefferait sur une ambiance déjà lourde où, d’un côté, le récent massacre norvégien a accru les craintes qu’un « fou » ne perpètre, sur fond d’islamophobie délirante, l’une de ces tueries dont l’Amérique est coutumière. Et où, à l’inverse, des attentats comme celui qui a coûté la vie à 13 soldats et blessé 28 autres sur une base texane le 5 novembre 2009 et celui, manqué, du 1er mai 2010 à Times Square (New York), qui aurait pu être épouvantable, ont montré que de jeunes musulmans américanisés sont sensibles aux appels du djihadisme terroriste.

Le 2 août, Denis McDonough, conseiller adjoint à la défense nationale, présentait son programme de lutte contre l’islam radical. Sa préface est signée Barack Obama. « Les communautés américano-musulmanes dont les enfants, les familles et les voisins sont ciblés par le recrutement d’Al-Qaida sont souvent aussi les mieux positionnées pour prendre la tête » de la lutte contre le terrorisme, écrit le président.

M. Ramadan entend s’inscrire dans ce volontarisme. « La Constitution et la démocratie sauvent ce pays de ses mauvais penchants ; ce sont nos meilleures protections », proclame-t-il. Le professeur Esposito se veut optimiste : « Le 11-Septembre a eu des effets terriblement négatifs pour les musulmans, mais il n’a pas modifié le sens de l’évolution. Historiquement, catholiques et juifs se sont également heurtés à de grosses hostilités, aujourd’hui oubliées. Les musulmans connaîtront encore des hauts et des bas en Amérique. Mais si aucun drame majeur n’intervient, leur voie sera la même : celle d’une intégration finalement réussie. »

En attendant, constate le premier, de plus en plus de parents « ont peur pour leurs enfants ». « Ils cherchent à faciliter leur intégration en « anglicisant » leurs prénoms. »Samir ou Oussama deviennent Samy ; Shakira ou Soraya, Sara… Comme chez tous les immigrés du monde ?

Sylvain Cypel

http://www.lemonde.fr

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