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L’Education nationale au péril de l’islamophobie

Bernard Girard
Enseignant en collège

Enseigner le fait religieux à l’école ? La proposition sénatoriale [PDF] déposée par Esther Benbassa (EELV) et Jean-René Lecerf (UMP) a entraîné une vague de réactions aussi peu fondées que la proposition elle-même, visant, comme c’est devenu l’habitude, la religion musulmane.

Car si, comme chacun le sait, et notamment les enseignants d’histoire-géographie qui en ont la charge, le fait religieux a déjà toute sa place dans les écoles de la République, le débat sans cesse relancé autour d’une laïcité toujours plus dénaturée, n’en finit pas de gangréner les questions éducatives.

Et la dernière et stupéfiante initiative mise en œuvre dans l’académie de Poitiers, relative à une très hypothétique radicalisation d’élèves musulmans, autorise à se poser la question du rôle ambigu joué par l’Education nationale face à la montée de l’islamophobie.

Au programme du collège

Esther Benbassa, qu’on a connue plus informée et plus pertinente, situe sa démarche dans le cadre de la lutte contre les discriminations et l’apprentissage du « vivre ensemble ». Elle dit :

« Notre but, c’est encourager le vivre ensemble. On voit bien que chacun se replie sur sa religion et croit qu’elle est supérieure aux autres. On est à une époque du retour au fait religieux. »

Le retour du religieux ? Une affirmation péremptoire, très prisée par les médias qui la reprennent sans guère d’analyse, malgré la faiblesse des preuves susceptibles de l’étayer. Et la sénatrice de poursuivre :

« Il faut donner des bases aux jeunes qui leur permettent d’avoir un regard sur les autres religions. Mais où apprend-on le fait religieux ? »

La réponse est toute bête et l’on s’étonne que des responsables politiques puissent feindre d’ignorer la réponse : le fait religieux s’apprend à l’école, plus précisément dans le cadre des cours d’histoire-géographie en collège. Il suffit de se reporter auxprogrammes officiels de cette discipline pour y retrouver l’information.

En sixième :

  • les débuts du judaïsme et du christianisme – 20% du temps consacré à l’histoire ;
  • les empires chrétiens du haut Moyen Age (empire byzantin et religion orthodoxe) – 10% du temps consacré à l’histoire.

En cinquième :

  • les débuts de l’islam – 10% du temps consacré à l’histoire ;
  • la place de l’Eglise dans l’Occident féodal ;
  • les débuts de la religion protestante.

En quatrième :

  • le Concordat ;
  • la séparation des Eglises et de l’Etat.

A cet enseignement purement historique s’ajoute le temps consacré au patrimoine religieux dans le cadre de l’histoire des arts, l’Education nationale faisant ici preuve d’un remarquable souci d’œcuménisme : partir à la découverte de la mosquée de Cordoue, de la cathédrale de Reims ou du plafond de la chapelle Sixtine ne semblant guère poser de problème d’éthique aux enseignants comme à leurs élèves.

Bref, un enseignement tout ce qu’il y a de plus banal, intégré de longue date au cursus scolaire mais dont la simple évocation suffit à susciter des réactions hors de proportion, la palme en la matière revenant à Claude Nicolet, secrétaire national du MRC, qui voit làune atteinte intolérable à « l’idée même de la nation républicaine ». « Ce sont les fondements mêmes de la République et de la citoyenneté qui sont mis en cause », affirme-t-il sans rire. Une réplique bien inconséquente qui dispense d’avoir à s’interroger sur les menaces autrement plus sérieuses qui pèsent sur la république et la citoyenneté.

« Notre république » face à l’islam

Le rapport sénatorial, en dépit de l’écho qui entoure sa publication, s’inscrit en réalité dans une longue série d’interventions, toujours très médiatisées, qui ne font guère le plus souvent que se recopier les unes les autres avec une insistance suspecte à impliquer l’école dans une problématique qui lui est a priori étrangère.

De façon significative, à aucun moment de leur enquête, les rapporteurs n’ont jugé nécessaire d’auditionner des membres de la communauté éducative, royalement laissés à l’écart, alors que les représentants des différents cultes sont surreprésentés, un peu comme s’il allait de soi que l’apprentissage de la vie en société devait s’organiser autour du fait religieux ou lui offrir une place qui n’est manifestement pas la sienne dans les préoccupations ou dans le quotidien des élèves.

Mais à dire vrai, la sollicitude dont les religions font l’objet, notamment dans leur approche éducative, sert d’écran à une autre motivation dont il n’est guère fait mystère. En 2010, déjà, plusieurs parlementaires UMP déposaient leur proposition « d’instituer un enseignement dans le cadre scolaire des religions et de leur pratique », justifiée par des attendus on ne peut plus explicites :

« L’apparition de la burqa en France traduit l’émergence d’une conception de la femme qui est étrangère à notre république et à ses valeurs. Elle peut exprimer un rejet ou une méconnaissance de notre culture. »

Traduction : parmi toutes les religions pratiquées en France, une seule serait contraire dans son principe à « notre république » et à « notre culture », celle-là même qui fait se voiler les femmes, comprenez l’islam.

L’école prise en otage

C’est dans ce contexte que Mediapart révèle la très curieuse initiative de l’académie de Poitiers, visant, dans chaque établissement, à « prévenir la radicalisation » des élèves. Le document, un PowerPoint de quatorze pages [PDF] actuellement en cours de distribution, prétend informer les chefs d’établissement sur les élèves considérés comme potentiellement « à risque », à partir d’un repérage de « signes extérieurs individuels », comme « la barbe longue non taillée, l’habillement musulman, les jambes couvertes jusqu’à la cheville, le refus du tatouage » ou encore « le cal sur le front, la perte de poids liée à des jeûnes fréquents ». Cela ne s’invente pas…

Le document attire également l’attention sur le signe de « repli identitaire » que constituent par exemple un intérêt marqué pour « l’injustice en Palestine » ou encore « la naissance de l’islam ».

Derrière cet ahurissant inventaire où le burlesque le dispute à la bêtise, impossible de ne pas voir comme une volonté manifeste de stigmatisation d’une partie des élèves – une croyance religieuse suspectée par principe de dérive terroriste – mais aussi une singulière dérive policière des questions éducatives, en germe dans ces fameuses « notes de police » préparées ces derniers mois, à l’origine d’une campagne médiatique délibérément anxiogène.

L’école mise en péril par l’islam ? Ou plutôt l’école instrumentalisée dans une controverse malsaine, artificiellement gonflée, qui n’est pas née en son sein et dont elle est l’otage ?

Aux politiciens mal inspirés qui jouent leur carrière politique sur ce thème, comme aux médias bruyants, peu regardants sur les moyens pour gonfler leur audience, on ne peut guère que rappeler que l’école, malgré tout le mal qu’on peut en dire par ailleurs, est la seule institution à accueillir, chaque matin, 36 semaines par an, douze millions d’élèves, venus de tous les horizons, pour leur apprendre à vivre ensemble.

http://blogs.rue89.nouvelobs.com/journal.histoire

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