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L’islam et nous : pour une approche lucide

Contribution au débat, par J. Warren

Que devient l’islam ? Une question capitale, en effet. Et il est tout aussi capital pour nous de comprendre les évolutions en cours, et leurs ressorts principaux. A cet égard, sans s’arrêter sur l’islamophobie primaire et haineuse qui prévaut dans certains milieux ‘tradis’ et apparentés, on peut regretter que notre vision des choses – en tant que ‘cathos engagés’- pèche parfois par simplisme.

En effet, nous sommes influencés – plus souvent qu’à l’occasion – par ce qu’on pourrait appeler une vision ‘essentialiste’ de tout ce qui a trait de près ou de loin à l’islam et aux musulmans.

A un ‘essentialisme’ angélisant et naïf (« la violence des ‘terroristes’ provient d’un dévoiement de l’islam, le ‘vrai islam’ est tolérant, etc. »), répond un ‘essentialisme’ qui – à partir d’analyses – légitimes et intellectuellement valides – surtout théologiques et philosophiques du ‘système de pensée’ musulman, – néglige parfois les aspects contingents (politiques, économiques, sociologiques, etc.) dans l’évolution des différentes écoles de pensée, et surtout de leur succès relatif dans différentes régions du monde.

De très bons ouvrages ont été écrit – notamment par des cathos – sur la ‘nature’ de l’islam ou ‘des islams’, l’anthropologie et les modèles culturels qui en découlent, et peuvent nous conduire à penser qu’il existe « un vrai islam » en tout temps et en tout lieux, et plutôt négatif.

Comparaison n’est pas raison, mais en forçant un peu le trait, c’est comme si un sociologue prétendait rendre compte de la vie quotidienne et du ‘fonctionnement’ concret de 1,2 milliards de cathos – ou étiquetés comme tels – en se basant essentiellement sur une analyse théologique et philosophique des textes sacrés ou des textes du magistère.

A son tour, l’actualité – tragique – vient conforter ce type d’approche, qui – si elle n’est pas éclairée par d’autres, peut compliquer notre appréhension intellectuelle et spirituelle du ‘phénomène islam’, et nous enfermer dans une posture plutôt méfiante vis-à-vis des musulmans. C’est ainsi que nous ne voyons pas (ou plus) les dimensions propres à l’islam qui sont éminemment positives, telles qu’un sens éminemment chaleureux de l’hospitalité.

Sans tomber dans une vision complètement obtuse, inconsciemment, nous pouvons tomber peu ou prou dans le registre de l’amalgame et du procès d’intention.

A la vision caricaturale du « clash des civilisations » à la Huntington, nous pouvons substituer une vision un peu plus subtile, mais non moins partielle et partiale, peu à même d’appréhender la dynamique en cours, sa complexité et les ressorts principaux – contingents – de son évolution.

Merci à Ren’ de nous rappeler que l’islam est infiniment complexe, et surtout fragmenté – beaucoup plus encore que ne l’est le christianisme -. S’il est légitime pour un croyant musulman de penser – d’un point de vue métaphysique – qu’il y a un « vrai islam », et de décréter que certains groupes qui s’en réclament n’en font pas partie, ce n’est pas le cas pour un non-musulman, qui se limitera à constater une grande diversité et le fait que telle école théologique ou telle idéologie est plus ou moins influente à un moment donné dans telle partie du monde.

Pour ceux qui ont vécu dans des pays majoritairement musulmans, il est patent – sauf exceptions – que la majorité des ‘musulmans’ a essentiellement des ‘aspirations de classe moyenne’, comparables à celles prévalant en Occident (avoir une maison sympa, une ou deux voitures, des enfants qui font de ‘bonnes’ études et décrochent un job bien rémunéré, etc.). Seule une minorité – parfois significative – est très engagée religieusement, la majorité vivant une foi surtout sociologique et culturelle, et à l’occasion spirituelle. A son tour, cette minorité engagée se réclamera le plus souvent des Frères musulmans, et plus exceptionnellement de courants ‘salafistes’, lesquels semblent néanmoins connaître une audience croissante.

En pratique, la taille de cette minorité engagée, et son influence sociale dépend le plus souvent d’événements extérieurs et contingents. Hassan Al Banna, l’un des pères spirituels des frères musulmans aurait-il connu le succès qui fut le sien, si l’Egypte n’avait pas connu la domination coloniale britannique ? Et aurait-il eu une telle postérité si la région n’avait pas été marquée par les différents conflits israélo-arabes, Suez, le Liban, et maintenant l’Irak et l’Afghanistan ?

Un diplomate UK me confiait il y a quelque temps une opinion dominante parmi certains cercles du Labour, comme quoi, la priorité n°1 de la politique étrangère des pays occidentaux devrait être, sinon de conjurer, du moins, de mitiger autant que faire se peut le « clash des civilisations » qui va s’aggravant, pour des raisons évidentes d’intérêt bien compris dans la région, et chez nous. Et pour ce faire, il faut éloigner la majorité modérée des prêcheurs radicaux, notamment en favorisant l’accès de tous à un minimum de bien-être. Seulement, c’est une mission vouée à l’échec tant que dure le conflit israélo-palestinien (et il aurait pu ajouter irakien et afghan), et que la plupart des musulmans, de Tanger à Djakarta (et aussi dans le 9-3), biberonnent tous les jours les images de ce(s) conflit(s) sur Al-Djazeera ou d’autres media. Images que nous ne voyons – en ce qui nous concerne – qu’exceptionnellement sur nos écrans, seulement à partir d’un certain seuil d’hémoglobine répandue. C’est là une dimension que nous sous-estimons grandement.

Si l’apparition et la radicalisation de certaines idéologies liées à l’islam est un phénomène qui – dans une certaine mesure – a son autonomie propre. Leur popularité relative et leur capacité à recruter des adhérents est en grande partie directement liée à la permanence de ces conflits, et au sentiment de révolte d’une bonne partie de la ‘rue musulmane’, qui en découle.

A cet égard, la situation en Palestine même constitue un exemple assez évident de l’impact de la situation locale sur l’évolution du paysage religieux (localement et bien au-delà, dans la mesure où les musulmans sont bien plus sensibles encore à cette situation, que nous pouvons l’être vis-à-vis des chrétiens de la région). Tous ceux qui connaissent la région savent qu’il y a un lien direct entre la détérioration progressive des conditions de vie sous l’occupation, et la radicalisation progressive de musulmans palestiniens. A Gaza, le Hamas, après avoir éliminé un Fatah décrédibilisé, se voit à présent déborder sur sa gauche par des mouvements beaucoup plus radicaux.

C’est humainement compréhensible. Sous d’autres cieux, d’autres situations d’injustices criantes ont donné des ailes à des guérillas encore beaucoup plus violentes, telles que le ‘Sentier lumineux’.

Et dans nos banlieues l’attractivité de prêcheurs radicaux n’est-elle pas proportionnelle au décrochage scolaire, à la paupérisation, à l’aggravation continue de la fracture sociale parmi les laissés-pour-compte de la mondialisation, et à la figure du père qui se voit totalement délégitimée par cette situation ?

Il y aurait encore beaucoup à dire, à nuancer. Mais je voulais surtout souligner par ces quelques exemples que la réalité de l’islam, si elle peut à bon droit susciter des craintes, est cependant multiforme, dynamique (pour le meilleur et pour le pire), et fondamentalement contingente de l’environnement politique et économique dans lequel vivent les communautés musulmanes.

Il ne faut pas être naïf, mais il convient de garder à l’esprit qu’il n’y a pas de fatalité.

Si nous avions plus à cœur la lutte contre les injustices générées par notre système, chez nous et autour de la Méditerranée, nul doute que cela aurait un impact positif sur l’évolution de l’islam. Et par conséquent aussi sur la situation de nos frères chrétiens du Proche-Orient, trop souvent traités en boucs émissaires.

J. Warren

http://plunkett.hautetfort.com/

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