0

Pourquoi le halal a-t-il envahi la campagne ? Décryptage avec Vincent Geisser

Difficile de faire un billet sur un blog au sujet du halal. Les papiers pédagogiques, économiques sont tous nécessaires, mais comment le traiter autrement ? Le débat, on le sent bien, est nauséabond. Mieux vaut décrypter avec un expert, en l’occurrence Vincent Geisser, chercheur CNRS, spécialiste de l’islam, actuellement en poste à l’Institut du Proche Orient à Beyrouth. Et relire le chapitre de Gilles Kepel, « Extension du domaine du halal » dans son dernier essai, Quatre vingt-treize, chez Gallimard.

« Le halal concerne des consommateurs et des opérateurs de marché. C’est une question économique. »

Geisser

Voilà comment démarre Vincent Geisser. Et il ajoute : « il ne devient un problème politique que si on l’investit d’autre chose. » Et cet autre chose selon V.G., c’est le fantasme dont le halal fait l’objet. Fantasme nourri par une dimension financière (c’est l’empire du halal) et une dimension commerciale visible (ce sont les boucheries halal qui se sont développées), et surtout l’idée de contamination de l’espace public, qui remettrait en cause une certaine pureté française.

En ce sens, il n’est selon lui qu’une déclinaison de la « question musulmane » c’est-à-dire du fait que l’islam est devenu aujourd’hui un objet politique à part entière ; et d’autre part, qu’on a islamisé l’immigration. Il y aurait en effet de plus en plus une dimension religieuse de l’immigration et une confusion entre les deux notions selon V. G. Le halal a donc le « tort » de contracter la peur de cette religion et la visibilité de l’immigration.

La nourriture comme symbole de la contamination de l’identité française voire de l’empoisonnement selon les termes de V.G….Avec ces mots, on pense tout de suite à l’excellente phrase de Jean-Luc Mélenchon prononcée lundi : « Marine le Pen veut nous faire croire que l’islam s’attrape par le manger » (TF1, Parole de candidat, lundi 5/03)

 Et lorsque l’on demande à Vincent Geisser ce qu’il pense depuis le Liban des déclarations de François Fillon, relatives aux « pratiques ancestrales » de certaines religions… (Europe1, Interview de Jean-Pierre Elkabbach, lundi 5/03)

Voilà sa réponse : « Depuis 20 ans le discours public n’a cessé de minoriser les juifs et les musulmans. Oui ils sont français, mais. On le voit bien dans le discours de Fillon. La gaffe de Fillon a l’air d’une gaffe mais c’est en réalité une tendance récurrente à communautariser les minorités. Et voilà comment le pas entre minorités visibles et minorités nuisibles pourrait être franchi. Voilà comment les dérapages rhétoriques de ces derniers jours font de la communauté musulmane des français mais pas tout à  fait comme les autres. Il y aurait une majorité culturelle nationale, catholique ( ?), laïque ( ?), on ne sait pas trop, et les minorités. Sauf que ce ne sont que des religions, et n’oublions pas qu’entre deux musulmans il y a autant de différences parfois qu’entre un musulman et un catholique !»

D’accord, mais si cette thématique a envahi la campagne, n’est-ce pas aussi d’un autre côté parce qu’il y a une augmentation de la consommation du halal ?

« Il y a une augmentation de la consommation de halal, et une augmentation de la visibilité du halal chez de grandes enseignes comme Carrefour ou Casino. Il y a une demande musulmane, et une offre mercantile, qui rapporte.

Beaucoup de gens ont tendance à consommer halal sans être d’ailleurs des grands pratiquants. C’est devenu un marqueur communautaire, pas forcément un marqueur religieux. »

Et est-ce qu’on peut dire avec Gilles Kepel que c’est en train de devenir un nouveau cheval de bataille, après la bataille du voile, pour certaines associations musulmanes ?

« C’est clair que certaines associations musulmanes jouent de ça, mais je ne crois pas qu’il s’agisse des grandes fédérations. Le voile, oui, était un cheval de bataille des fédérations.

Le paradoxe avec le halal c’est que si on veut obtenir un droit de consommer halal ça veut dire qu’on veut rester en France, qu’on veut rester dans l’école publique et pas aller dans une école privée etc… et ça c’est le fait de classes moyennes impliquées dans des associations musulmanes. »

Mais vous confirmez qu’il n’y a aucune cantine scolaire en France qui ne serve de viande halal ?

« Non, il n’y a pas de halal dans les cantines, le choix proposé est souvent celui de la non-viande. Aujourd’hui, c’est surtout dans les univers clos qu’il faudrait voir ce qu’il en est : dans les hôpitaux publics par exemple le casher est très bien pris en charge, on peut servir des menus casher, mais le halal en revanche n’est pas entré encore à l’hôpital. »

Gilles Kepel, Quatre vingt-treize, Editions Gallimard

Chapitre « Extension du domaine du halal »

p. 91 : « L’émergence du halal, qui s’est développée « par le bas » au long des deux dernières décennies comme un marqueur identitaire se consolidant avec l’entrée dans la citoyenneté française, a permis en quelque sorte d’accompagner tranquillement le basculement de beaucoup de familles et d’individus dans la culture occidentale sans se renier, pour conserver un quant-à-soi musulman, un attachement aux racines. Ce phénomène relevait, nous l’avons vu, non d’une stratégie politique mais de tactiques individuelles d’ajustement, qui ne firent pas surgir la « communauté politique militante  » à laquelle aspiraient les islamistes autour de la défense du hijab, mais une agrégation discrète de consommateurs musulmans, qui n’avaient pas l’Etat ou la laïcité comme adversaires, mais s’efforçaient de faire pression sur les producteurs, la grande distribution, etc., négociant de la sorte leur insertion dans la société globale à partir de leur participation à l’économie. Ce phénomèneaccompagnait une mutation sociale et culturelle, par rapport à la génération des parents travailleurs immigrés dont personne n’écoutait la voix : la nouvelle classe d’âge se faisait désormais entendre, en mettant de l’argent en circulation et en attendant en retour un service. Elle ne s’affirmait pas à partir d’une lutte de classes des opprimés musulmans, mais d’aspirations à se fondre dans une petite bourgeoisie définie pas ses modes de consommation. »

http://blogs.lexpress.fr/

Admin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.