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Ramadan : les paniers de l’islam

Par Bernadette Sauvaget

HalalConso

Au Bourget, le 14 mai, lors de la rencontre annuelle de l’Union des organisations islamiques de France, où de nombreuses entreprises proposaient leurs produits ethniques : eau de La Mecque, «huile de fourmis pour épilation», mini-corans…Photo Fred Kihn pour Libération

La période de jeûne qui débute est aussi celle où les musulmans consomment le plus. Avec un marché halal dédié en plein essor.

C’est reparti. Jusqu’au 6 juillet, les musulmans pratiquants vont jeûner du lever au coucher du soleil. Moment de spiritualité, le ramadan est aussi une période de grande consommation, comme les fêtes de fin d’année. Selon les estimations du cabinet spécialisé Solis, en France, les familles de confession musulmane voient leurs dépenses alimentaires grimper de 30 %, le panier de la ménagère flirtant alors avec les 300 euros. Cette flambée de consommation fait tiquer dans les milieux musulmans. Mais elle s’explique. Pendant le ramadan, on reçoit la famille et les amis. Une aubaine pour le business halal, en pleine expansion dans l’Hexagone et dans le monde. Pour les grandes surfaces, c’est l’occasion de mettre en avant leurs produits halal, qui eux-mêmes se diversifient.

Car le business du halal est une création récente. Dans les années 70, la diaspora musulmane se contente, grosso modo, de s’abstenir de manger du porc et de boire de l’alcool. A cette époque, le célèbre théologien Youssef al-Qaradawi, proche des Frères musulmans, ne voit d’ailleurs pas d’objection à ce que la diaspora musulmane consomme (hormis le porc, bien sûr) la viande des chrétiens et des juifs. Mais la mondialisation des échanges, l’avènement d’un islam de plus en plus rigoriste et les intérêts du business changent la donne. Les pays musulmans, notamment, se mettent à importer de la viande. Le volailler français Doux s’en fait même une spécialité. Dans un premier temps, l’Iran de Khomeiny interdit l’importation en provenance d’Occident. Puis l’autorise sous condition. Au même moment, dans la diaspora européenne, un certain rigorisme s’installe, suscitant une demande de halal. Proche de la mouvance des Frères musulmans, un premier organisme de certification est créé en 1991, AVS (A votre service). Dans le désordre, des normes s’improvisent. Jusqu’à aujourd’hui, le débat fait rage. Excepté deux ou trois grands principes sur l’abattage, le halal est une norme à géométrie variable. Peut-on admettre de la gélatine de porc ? Consommer de l’escargot ou des crevettes ? Les réponses diffèrent selon les courants.

1-Des petits plats qui font recette

En France, le chiffre d’affaires du halal est estimé entre 5 milliards et 7 milliards d’euros, l’équivalent du bio. A l’échelle mondiale, c’est un business qui atteint 600 milliards d’euros. D’ici dix ans, selon l’Organisation de la coopération islamique (OCI), ce chiffre pourrait être multiplié par trois. «Le besoin existe», estime Abbas Bendali, le patron du cabinet d’études Solis, qui parie sur une croissance annuelle à deux chiffres. En France, une clientèle jeune et plutôt aisée émerge. A travers la consommation halal, elle s’invente un muslim way of life, «un gage d’appartenance» à l’islam, comme le remarque la sociologue Florence Bergeaud-Blackler. Ce business est surtout en pleine transformation. Depuis une dizaine d’années sont arrivés sur le marché des nouveaux produits (charcuterie sous vide, plats cuisinés, sauces pour pâtes, etc.). Des poids lourds de la distribution (Casino et sa marque Wassila) et de l’agroalimentaire (le volailler LDC et sa filière Reghalal), des PME (comme l’historique Isla Délice) ont investi le créneau. En développement, également : une restauration halal haut de gamme, très en vogue en milieu urbain.

Malgré tout, comme le rappelle Abbas Bendali, c’est le commerce traditionnel (les 2 500 boucheries musulmanes qu’il a comptabilisées dans l’Hexagone) qui assure toujours l’essentiel du chiffre d’affaires. Des petits commerces de niche tentent leur chance, comme récemment un magasin de surgelés à Colombes (Hauts-de-Seine). Dans le même département, à Villeneuve-la-Garenne, une boucherie halal haut de gamme, l’Aloyau, fait déjà un carton. Pour le reste, il n’y a pas, à proprement parler, de «communautarisation» de la consommation. Lancée en 2011, la chaîne de supérettes Hal’Shop, qui a suscité la polémique, est en liquidation judiciaire.

2-Cosmétiques sans porc ni alcool et hôtels «muslim friendly»

Un label halal pour tout et n’importe quoi ? «Et les blousons en cuir et les chaussures, comment peut-on être sûr que ce n’est pas de la croûte de porc ?» Cette blague court dans les milieux musulmans, une façon de se moquer et de dénoncer les excès du marketing et de l’ultrarigorisme religieux. Il y a cinq ans, un dentifrice estampillé halal (on ne sait pas trop pourquoi) est ainsi apparu dans les boutiques de la rue Jean-Pierre-Timbaud, haut lieu historique du commerce musulman à Paris (XIe). Le produit venait de Malaisie, l’un des pays d’Asie très en pointe dans le business halal. Un shampooing pour femmes voilées a également tenté une percée. «L’un et l’autre n’ont pas pris», relève Abbas Bendali, du cabinet d’études Solis.

Quoi qu’il en soit, l’extension du domaine du halal est en marche. Il touche de plus en plus de secteurs, ce qui assure la flambée des chiffres d’affaires. Les produits pharmaceutiques et cosmétiques ont actuellement le vent en poupe. Là aussi, c’est la Malaisie qui tient la corde. Les parfums et autres rouges à lèvres sont notamment garantis sans alcool ou sans produits d’origine animale.

Dernier venu, le tourisme halal s’avère, lui aussi, prometteur. Sur Internet, des réseaux spécialisés, façon TripAdvisor, apparaissent. Les touristes ont la garantie de trouver dans leur hôtel une nourriture halal, voire une salle de prière. Ailleurs, ce sont des plages et des piscines non mixtes qui sont vantées. La Turquie, qui veut s’affirmer comme une puissance du halal (une quarantaine d’entreprises turques étaient présentes au salon musulman du Bourget en mai), est très offensive sur ce créneau. Plus modestement, en France, une poignée de chambres d’hôtes s’affiche «muslim friendly», prêtes à accueillir, sans polémique, des femmes voilées.

3-Une certification et des chaînes de production opaques

En 2011, l’affaire avait fait grand bruit. Le géant agroalimentaire Nestlé avait dû retirer de la vente les saucisses halal de la marque Herta, soupçonnées de contenir des traces d’ADN de porc. Depuis, il y a eu des suspicions à répétition. Dans son dernier numéro, le mensuel Capital révèle qu’il a fait tester 42 produits alimentaires estampillés halal par un laboratoire. Trois d’entre eux contenaient, selon le magazine, de l’ADN de porc. Négligences dans la chaîne de production ou dans les modalités de certification ?

De fait, le marché du halal est opaque. En France, il existe une poignée d’organismes de certification, les plus importants étant AVS (A votre service) et la SFCVH (Société française de contrôle de la viande halal), dépendant de la Grande Mosquée de Paris. Un marché plutôt juteux. En 2015, la SFCVH a réalisé un résultat net de près 500 000 euros pour un chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros.

Le hic, c’est qu’il n’y a aucune transparence sur le cahier des charges, les modes de contrôle et les normes pour définir le halal. Pas plus en France qu’à l’international. Basée à Djedda, en Arabie Saoudite, l’Organisation de coopération islamique (OCI), qui regroupe 57 pays musulmans, tente de mettre de l’ordre dans la boutique. En France, le ministère de l’Intérieur s’apprête, lui, à lancer une vaste étude pour y voir clair dans la filière halal.

Le débat fait rage autour de deux points clés. Peut-on ou non étourdir les animaux avant de les égorger ? En France, les fédérations musulmanes y sont opposées. L’OCI, elle, n’a pas encore fait sa religion. Et peut-on abattre mécaniquement les poulets ? Les mouvements les plus rigoristes de l’islam récusent cette technique…

4-Taxe halal : un denier du culte musulman

Régulièrement suspecté de recevoir des fonds étrangers, l’islam de France manque cruellement de moyens. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) n’a quasiment pas de budget, pas même une secrétaire. L’explosion du business halal pourrait-elle remédier à cette indigence chronique ? Une «taxe halal» pourrait-elle se transformer en une sorte de denier du culte (l’impôt volontaire des catholiques) musulman ? Sur le papier, l’idée est séduisante. Elle est d’ailleurs souvent avancée. En mars, la candidate à la primaire de la droite Nathalie Kosciusko-Morizet s’y est à son tour essayée, déclarant sur le plateau de l’émission On n’est pas couché : «C’est juridiquement possible, techniquement possible.» Et la députée du parti Les Républicains d’avancer la somme de 60 millions d’euros qui pourrait être ainsi collectée.

Dans les faits, c’est une autre histoire. L’instauration d’une taxe halal se heurte à de gros obstacles. Il s’agit d’une affaire religieuse qui ne concerne pas, au nom de la laïcité, les pouvoirs publics. Ce n’est pas à l’Etat de mettre en place un tel dispositif. A qui en reviendrait l’initiative ? Au CFCM ? Toujours contestée, l’institution n’a manifestement pas l’autorité nécessaire. La certification du halal lui a ainsi échappé depuis belle lurette, comme le souligne la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler. A l’instar des produits casher (de plus en plus importés d’Israël), le marché du halal est mondialisé. Malgré tout, le CFCM a remis le dossier sur la table. Son président, Anouar Kbibech, confie à Libération que les instances musulmanes réfléchissent à une contribution volontaire, versée à une fondation.

http://www.liberation.fr/

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